À propos de Dieudonné

par Gérard Leclerc

jeudi 2 janvier 2014

Un éditorialiste n’a pas à faire partager, du moins habituellement, ses états d’âme face à ses perplexités devant l’actualité. Ce n’est pas que les sujets manquent à traiter. Chaque événement serait à analyser, à décortiquer. Mais nous ne sommes pas, nous les journalistes, omniscients et omnipotents. Nous ne disposons pas des remèdes miracles pour résoudre tous les problèmes, et certains d’entre eux sont d’une complexité telle qu’il convient de ne pas céder à des simplifications outrancières. Il y a, certes, les débats du jour qui sont a priori les plus tentants, parce qu’ils semblent passionner l’opinion et que chacun se trouve sommé d’y participer, sauf à se dérober lâchement.

Faut-il que j’ajoute, par exemple, mon grain de sel à la controverse autour de l’humoriste Dieudonné ? Évidemment, je partage l’opinion commune et je m’indigne de cette contagion dangereuse qui diffuse la haine de l’autre, en l’espèce l’antisémitisme qui semble renaître dans un nouveau public, en bravant les interdits que l’histoire et la mémoire avaient établis solidement. Dans un tel domaine, il faut toujours se méfier, d’autant que nous nous trouvons devant des phénomènes retors, habiles à inventer sans cesse des pièges inédits.

N’est-ce pas un paradoxe que l’antisémitisme de Dieudonné soit issu de l’antiracisme ? À l’origine, l’humoriste entend, en effet, se battre contre le racisme anti-noir. Et c’est dans le même mouvement qu’il va être amené à désigner un ennemi, contre lequel retourner la haine dont il s’estimait la victime. D’où l’importance de bien réfléchir à la signification de l’anti-racisme qui peut devenir un racisme contraire, comme l’avait démontré il y a bien longtemps déjà Pierre-André Taguieff. Alors que tous s’interrogent sur les moyens répressifs propres à faire taire Dieudonné, n’y aurait-il pas lieu de réfléchir en commun aux moyens de susciter chez nous, entre nous, plus de fraternité ?

Chronique lue sur Radio Notre-Dame le 2 janvier 2014.

Messages

  • Tout étant fait pour empêcher les gens de devenir adultes, la vie publique ressemble de plus en plus à une cour de récréation : « M’sieu, y m’a fait une quenelle ! M’dame, y m’a traité… », « Et pourquoi qu’on pourrait pas vivre avec un homme aussi bien qu’avec une femme ? ». Et on attend de « l’Autorité » qu’elle règle tous ces problèmes… Tocqueville voyait décidément très juste.

    • Je m’étonne que l’on ne s’en prenne qu’à Dieudonné pour ses mots racistes.
      En effet, nombre de rappeurs n’arrêtent pas d’injurier la France et les français, au vu et au sus de tout le monde et ces gens là ne sont jamais inquiétés alors qu’ils ont des paroles très violentes à l’encontre des français, de la police... , ce sont des "pousse au crime".

  • Gérard Leclerc a raison sur ce point : Dieudonné est un enfant de l’antiracisme instrumentalisé, qui a échappé à ses concepteurs et qui a une revanche à prendre sur eux. Que l’on médite ce genre de manipulation perverse qui vous saute en pleine g... ..
    Je n’aime pas la dérision et je n’apprécie pas à ce titre la quenelle, ni cette posture, quelque soient les revanches à prendre sur un système et les interprétations multiples qu’on veut en donner. Je crains quand même les dérives incontrôlables et cette fameuse montée aux ...
    Gérard Leclerc a aussi raison sur un autre point, il faut changer notre regard. Peu-être avant la fraternité demander d’abord le respect, on ne peut se fonder que sur un" tu" commun avec Dieu avant d’attaquer, -non déchirrer l’autre à pleines dents- l’interlocuteur.
    Là il faut en France balayer devant notre porte avant s’en prendre à celui ci , si on ne veut pas être taxé d’hypocrisie, je pense à certains dessins déliberement outrageants pour les catholiques de presse çi et là,- et cela date de trente ans, - je me rapelle d’un épouvantable e dessin dans le jounral des " bobos"’ sur Marie Madeleine, qui avait déjà horrifié Jean- Marie Domenach, aujourd’hui du quasi encouragment, au moins passif, des femens, des pussys,, etc.. de pièces déliberement scatologiques et outrageantes pour les cathos financées par le contribuable, avant d’agiter le chiffon rouge de l’intolérance pour ceux qui osent protester.
    Oui, balayons devant notre porte !

  • Le cas Dieudonné n’est-il pas le révélateur d’un phénomène en cours de généralisation ?

    A partir du moment où le relativisme éthique est la "loi" de la société et devient le fondement de la culture, il ne peut en résulter qu’une dégradation de la parole publique, qu’elle soit ou non parole politique. Si tout est permis, tout peut être dit. Et les médias poussent à la surenchère.

    Interdire Dieudonné ? Autre phénomène actuel : plus la société est libertaire, plus elle tend à devenir répressive. Quid alors de la liberté d’expression ?

    La liberté d’expression est comme la liberté tout court : si elle n’est plus orientée vers un bien, comme l’aiguille de la boussole l’est sur le nord magnétique, elle s’affole ... et elle affole.

    Dans ce contexte, la grande perdante n’est pas même la fraternité mais déjà la "philia", cette attention à autrui sans laquelle la cité devient invivable. A y regarder d’un peu près, les propos de Dieudonné ne sont ni plus ni moins choquants que ceux d’un Guy Bedos qui se permet de traiter de conne Mme Morano et d’en faire son punching ball...Il est temps qu’il parte à la retraite celui-là...

    Ce qui est à redouter à présent n’est pas tant la violence verbale, mais la violence tout court. Une à une toute les digues sont en train de sauter. Or les digues (celles de la loi, celles aussi du langage) sont nécessaires pour protéger et canaliser notamment les personnalités les plus vulnérables ou les plus influençables. On ne maltraite pas impunément la parole. Il y a toujours un moment où quelqu’un finit par passer à l’acte.

    Il sera trop tard alors pour s’interroger sur notre responsabilité collective...

    • Sur Dieudonné, déclaration de Mme Taubira :

      « Sanctionner avec efficacité est indispensable mais ne suffira pas. Pas lorsqu’un pitoyable bouffon spécule davantage sur les dividendes d’un scandale que sur les risques judiciaires », ajoute la ministre de la Justice. « Ces provocations putrides testent la société, sa santé mentale, sa solidité éthique, sa vigilance. Il nous faut y répondre, car la démocratie ne peut se découvrir impuissante face à des périls qui la menacent intrinsèquement. Il faut donc descendre dans l’arène, disputer pied à pied, pouce par pouce l’espace de vie commune, faire reculer cette barbarie ricanante, la refouler, occuper le terrain par l’exigence et la convivialité ».

      Occuper le terrain par l’exigence et la convivialité...Pour occuper le terrain, Mme Taubira s’en occupe...mais :

      - quelle exigence ? La majorité dont Mme Taubira est une figure de proue a abaissé le seuil éthique de nos lois comme jamais auparavant (mariage pé-té,recherche sur l’embryon et bientôt légalisation de l’euthanasie) ; elle s’apprête à faire passer une réforme qui ravale le mariage ou ce qu’il en reste au même niveau que le PACS (divorce par consentement mutuel enregistré devant greffier) ;

      - quelle convivialité ? Mme Taubira est elle-même à l’origine de la plus grave fracture républicaine depuis 1945. Sa loi sur le mariage pour tous coupe désormais le pays en deux.

      Le pitoyable bouffon renvoie à Mme Taubira l’image de sa pitoyable majorité, et les provocations putrides de Dieudonné, à l’image de la décomposition avancée de la gauche française désormais coupée de ses propres racines éthiques...

      Il est presque symbolique que Dieudonné soit ainsi associé au moment Taubira de la politique française : c’est l’autre face du même Janus, la face honteuse de la société libertaire dont Mme Taubira est l’un des hérauts.

    • Le cardinal Vingt-Trois n’a pas de mal à être plus pertinent que Mme Taubira :

      "Il est scandaleux que nous soyons insensibles à la dépréciation progressive des seuils à ne pas franchir. Une culture du respect de l’autre, des autres religions, doit se réimplanter d’une manière forte. Que l’on apprenne aux enfants qu’il y a des choses qui ne se font pas !", plaide le cardinal.

      Contre une "vision libérale de la morale"

      Qualifiant l’antisémitisme de "poison", il rappelle qu’il ne s’agit pas seulement d’une "agression contre les juifs, mais d’une agression qui concerne l’humanité entière". "On ne doit pas laisser se développer et se banaliser les caricatures, la dérision, la provocation. Ces provocations sont le symptôme d’une société dans laquelle on ne tient plus les seuils de protection, protection de l’identité propre de chacun", affirme-t-il. Dans ce contexte, il met en cause la "vision libérale de la morale" et regrette qu’en l’absence de "règles morales", "tout devienne possible".

      Le cardinal met aussi en garde contre la culture véhiculée par les réseaux sociaux, "vecteurs de rumeurs et de l’information instantanée". "Les provocations et la dérision sont devenues comme une seconde culture".

      Comme on le voit, l’archevêque de Paris pointe expressément les dérives de la culture libertaire qui pousse à la surenchère dans l’injure, la dérision et la provocation. Je pense qu’il eût été bon que son propos distingue libéralisme et libertarisme. En effet, le libéralisme non idéologique suppose précisément le maintien de règles éthiques intangibles dans le cadre desquelles la liberté de chacun peut s’épanouir sans atteinte au bien commun. Ce qui n’est pas le cas du libertarisme propagé par le pouvoir actuel. D’où l’incohérence dans laquelle se trouvent M. Valls aussi bien que Mme Taubira.

  • Henri a écrit :
    - Dieudonné est un enfant de l’antiracisme instrumentalisé, qui a échappé à ses concepteurs et qui a une revanche à prendre sur eux -

    C’est exactement ça.

    Depuis des décennies s’est formée une situation issue de la deuxième guerre mondiale qui déboucha, surtout en France, sur un "fond de commerce" ignominieux : traiter d’antisémites ceux avec lesquels vous n’êtes pas d’accord. Le principe de criminalisation cultivé au service de - ma - cause, sous-entendu et dit ici en raccourci : je suis -évidemment- le plus vertueux, si vous n’êtes pas de mon avis, vous êtes donc fasciste ou nazi... Cela aura induit une situation empoisonnée, à la "française", plus que consternante, que nous voyons se déployer chaque jour. La crétinisation règne en maîtresse incontestée au pays des "lumières"...
    Fourbir la "guerre des races" a très largement été repris par ceux, "humanistes" maniaques qui sont légions dans les sphères intellectuelles françaises, jusqu’au ridicule le plus achevé, et dangereux en plus. J’en témoigne, allant souvent à l’étranger et cotoyant pas mal d’étrangers dont nous (français) devenons de plus en plus la risée.
    Tout ceci fait partie des symptômes alarmants dus à une influence intellectuelle perverse conjugué par ailleurs à un système économique et surtout financier fondamentalement inique et socialement délétère au plus haut degré qui, sans bruit (sans bruit dans un premier temps) favorise toutes les sortes de raisons de se détester mutuellement.
    Belle réussite !!

  • Outre Taguieff, il faut également lire « Un paradoxe français », de Simon Epstein, qui, exemples très documentés à l’appui, met en évidence les ambiguïtés et les contradictions du combat antiraciste et ceci bien avant que les créateurs de "touche pas à mon pote" n’aient même songé à naître.

    Pour ce qui est de l’affaire Dieudonné, il s’agit d’abord et avant tout d’un énième enfumage. Le prétendu humoriste sévit depuis de nombreuses années. Ses diatribes ne sont pas nouvelles.

    Alors, pourquoi ce battage médiatique soudain, orchestré par la brillante équipe qui nous gouverne ? Y aurait-il, par hasard, - question faussement innocente - des sujets plus graves dont il conviendrait de détourner l’attention des citoyens (en particulier à l’immédiate approche des municipales) pour les focaliser sur des débats non prioritaires ?...

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