À la louange d’un véritable jeûne

par Helen Freeh, traduit par Bernadette Cosyn

mardi 10 mars 2020

Récemment, dans ma paroisse, un tract a attiré mon regard. Il offrait des suggestions innovantes pour les résolutions de Carême. Certaines étaient attribuées au pape François, mais d’autres étaient sûrement d’un homme ou d’une femme d’église bien intentionné mais à côté de la plaque.

En caractères gras, le texte disait : « Se priver de chocolat durant le Carême ? Pour un Carême plus ardent, penser plutôt à... » Venait ensuite une liste : faire un jeûne de mots blessants et dire des choses gentilles, faire un jeûne de colère et être rempli de patience, faire un jeûne d’égoïsme et être attentif aux autres. Et ainsi de suite.

Mais ensuite, il y avait des lignes qui, franchement, m’ont fait hurler de rire. L’une d’elles était « faire un jeûne de pornographie ». La déconnexion avec une compréhension catholique authentique du jeûne serait comique si ce n’était pas si tragiquement désorientant pour tant de catholiques pauvrement catéchisés.

Nous devrions toujours éviter les péchés tels que des paroles blessantes, une colère injustifiée, l’égoïsme et, oh que oui, la pornographie. Ce ne sont pas des bonnes choses dont nous nous abstenons temporairement et que nous pouvons offrir en sacrifice à Dieu comme part de notre jeûne. Ce sont de mauvaises choses qui déplaisent toujours à Notre Seigneur et que nous devrions éviter de commettre en tous temps.

L’idée de renoncer à des péchés comme effort de Carême trouble la nature et le but du jeûne, qui est de se priver d’un bien en vue d’un bien plus grand – être plus proche de Dieu et finalement uni à Lui. Vous ne pouvez tout simplement pas faire un « jeûne d’abstinence de péché ». Si nous nous sommes abstenus de mots blessants et de pornographie durant le Carême, allons-nous nous y remettre le Lundi de Pâques, disant fièrement que nous nous en abstiendrons de nouveau durant le prochain Carême. L’idée même est absurde.

Il est clair que ce n’est pas d’hier que pas mal d’entre nous ont abandonné la compréhension traditionnelle du jeûne de biens physiques, appelant cela un acte démodé, superficiel, dépassé, sans signification.

Qu’est-ce qui motive l’abandon du jeûne quand il concerne le corps ? Est-ce une peur viscérale de priver le corps du superflu ou de nous sentir mal à l’aise physiquement ? Est-ce un esclavage sournois à une addiction physique déguisé en obsession d’un acte apparemment supérieur, plus « spirituel » ?

Ce glissement de mortifications physiques à des offrandes spirituelles risque de devenir une sorte de spiritualité dans laquelle on croit l’esprit entièrement distinct de la matière du corps. Ou peut-être est-ce un subtil type de gnosticisme dans lequel l’importance du corps est niée, et de ce fait les mortifications du corps sont vues comme inutiles à la croissance spirituelle.

Un catholique ne devrait pas être abusé par ces changements des pratiques traditionnelles. Nous ne devrions pas dénigrer la mortification de la chair ou l’écarter comme « étant de la vieille école ». Le corps ne change pas selon les époques : il est toujours à vociférer pour obtenir sa propre satisfaction. Même si vous dites des mots gentils, réduisez votre empreinte carbone et recyclez vos plastiques dans le conteneur idoine, les attachements du corps demeurent cachés tant que vous ne les avez pas mis à l’épreuve.

D’où le problème avec ces tentatives malhabiles « d’approfondir » le temps de pénitence. Le Carême n’est pas une période où l’on pratique soit la discipline spirituelle, soit la discipline du corps. Parce que la prière et le jeûne marchent main dans la main. Les trois piliers du temps pénitentiel du Carême sont la prière, le jeûne et l’aumône. Supprimer les véritables nourritures et boissons du jeûne, c’est comme supprimer l’argent véritable de la pratique de l’aumône. Vous faites un jeûne de biens physiques. Vous donnez de l’argent réel ou des biens matériels réels aux pauvres.

Bien évidemment, des offrandes spirituelles sont très bonnes et justes, et nous devrions tous en faire si nous voulons progresser sur le chemin de la perfection. Mais la façon habituelle de progresser pour la plupart d’entre nous est de passer de l’ordre naturel des choses à l’ordre surnaturel.

Nos corps sont intimement connectés à nos âmes. Les critiques peuvent bien regarder le jeûne de crèmes glacées, chocolat, confiseries et autre comme des actions « inférieures » ou « manquant de sens » parce que, à travers les âges, de nombreux croyants ordinaires ont choisi cette façon de jeûner. Cependant, je suggérerais humblement que, dans notre culture qui ne s’écoute que trop, la première chose dont une personne devrait essayer de se priver, c’est de nourriture et de boisson. Pour adapter une célèbre citation de Chesterton à l’époque présente ; le jeûne n’a pas été essayé et trouvé désirable ; il a été trouvé difficile et non essayé.

Précisément parce que il est difficile de se détacher de tels biens, la personne qui jeûne – disons de café – a besoin de se tourner vers la prière pour tenir. Une fois que les gens ont commencé à exercer une plus grande maîtrise du corps, il peuvent alors accéder au niveau spirituel suivant, dans lequel non seulement ils continuent à se priver de biens matériels que leur corps apprécie, mais encore ils approfondissent leur consécration spirituelle à Notre Seigneur. Ils demandent la grâce d’une foi, d’une espérance et d’un amour plus grands, la grâce d’être plus chastes, plus doux, plus assidus, plus patients, plus gentils et plus humbles.

Alors, pour ce Carême, mortifiez votre corps en le privant de cette tasse de café matinale ou des douceurs du dessert et ne laissez personne vous persuader qu’une telle discipline du corps est simpliste ou dépassée. Et pendant que vous y êtes, repentez-vous de vos péchés également.

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