« Les jeunes ne supportent plus la tiédeur » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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« Les jeunes ne supportent plus la tiédeur »

Dans sa première encyclique, Léon XIV a longuement rappelé les enseignements de la doctrine sociale de l’Église (DSE). À quelques jours de la venue du Pape en France et alors que l'élection présidentielle se rapproche, quelle place pour ces idées dans le débat politique ? Les réponses de Jean-Frédéric Poisson, philosophe et président de VIA, parti chrétien-démocrate.
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Jean-Frédéric Poisson. © VIA PCD

Qu’attendez-vous de la visite de LéonXIV en France? Espérez-vous qu’il exhorte les catholiques à l’engagement?

Jean-Frédéric Poisson : Le Pape a placé sa visite sous le thème « Pour que le monde ait la vie » – thème du discours de Jean-Paul II s’adressant aux jeunes en vue des JMJ de 1992. Léon XIV vient visiter un peuple fatigué, épuisé par des années de mensonge et la fracturation de la vie sociale qui en est la conséquence mécanique. Mais des signes objectifs de renouveau se font voir : les jeunes générations, croyants et non-croyants, ne supportent plus la tiédeur. C’est sur cette base d’exigence, voire de radicalité, que peuvent se construire les engagements. Beaucoup de personnes de bonne volonté ne croient pas qu’elles puissent accomplir de belles choses, ou des choses utiles dans un mandat politique. Ce n’est pas juste pour deux raisons : d’abord, il y a du bien à faire en toutes circonstances, et des améliorations à apporter en tous lieux. Et puis, personne ne peut faire à notre place ce que chacun pourrait accomplir avec sa propre histoire et sa propre personnalité. Souvenons-nous de cette alerte du philosophe anglais Edmund Burke : « La seule chose nécessaire au triomphe du mal est l’inertie des gens de bien. »

Magnifica humanitas, la première encyclique de Léon XIV, a remis en lumière les grands principes de la doctrine sociale de l’Église (DSE). Ces principes sont-ils, selon vous, encore d’actualité ?

Ils sont d’autant plus d’actualité qu’on tente de les détruire, un par un. Le premier principe de la doctrine sociale est l’égale dignité entre les hommes, qui est la traduction pratique du statut de créature de Dieu. Ce principe n’est pas respecté par les institutions d’aujourd’hui, comme en témoigne la loi scélérate sur la fin de vie qui a été adoptée par le Parlement au début de l’été : elle traite différemment les faibles et les forts, les riches et les pauvres, ceux qui peuvent résister aux pressions de toutes sortes et les autres…

Deuxièmement, on constate des atteintes terribles portées à la propriété privée, autre grand principe défendu par la DSE : la pleine jouissance de ses propres moyens de communication, parfois de sa maison ou de ses outils de travail, n’est plus assurée. Quant à la destination universelle des biens et des services, on ne peut pas dire que l’équilibre des richesses soit assuré dans le monde !

Et puis enfin, il y a la question très importante des corps intermédiaires – la famille, les entreprises, les associations, les territoires… – qui sont valorisés par l’Église. Voyez l’application avec laquelle les deux derniers quinquennats les ont détruits ! Tout empêche en réalité que se constitue de manière naturelle le tissu de solidarité sans lequel les êtres humains ne peuvent pas vivre.

Ces idées font-elles un projet politique ?

En l’état non, parce que la DSE n’est pas un programme politique, mais un ensemble d’intentions et de balises pour permettre une société juste. Concrètement, comment faire ? Cela dépend des circonstances et du temps. La défense de la propriété privée, les conditions extérieures pour l’épanouissement des personnes, la constitution des corps intermédiaires… ce n’est pas la même chose dans une société occidentale individualiste que dans une société tribale. Cela répond à des impératifs pratiques différents. Il n’y a donc pas de dimension programmatique dans la doctrine sociale de l’Église, mais des exhortations comme dans saint Paul… Quand l’Apôtre nous dit : «Si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne», il ne nous donne pas la solution clé en main.

Cela étant, bien que la doctrine sociale de l’Église ne fournisse pas de programme politique « concret », il reste que ses orientations correspondent toujours davantage à l’aspiration du commun des mortels à mesure qu’on les met de côté. Ces principes sont d’autant plus puissants qu’ils sont intemporels, même si, tout intemporels qu’ils soient, ils doivent être déclinés d’un lieu à l’autre et d’un temps à l’autre, de manière pratique, avec des nuances ou des différences qui sont parfaitement assumées par le fait que justement ce n’est pas un programme politique. La DSE n’est ni de gauche ni de droite : j’en veux pour preuve qu’il est théoriquement possible de mettre en pratique deux politiques fiscales radicalement opposées qui ont toutes les deux pour intention de favoriser la propriété privée et d’assurer l’égalité fiscale entre les personnes.


Les idées de l’Église, quand elles sont défendues dans la sphère publique, le sont parfois à travers l’idée de la « loi naturelle ». Ce concept est-il vraiment opérant ?

Il devrait l’être ! L’interdit de tuer nous a été confirmé dans l’histoire humaine par les Tables de la Loi que reçoit Moïse au mont Sinaï, mais c’est un interdit parfaitement appréhendable par la seule raison naturelle, comme le démontre saint Thomas d’Aquin. Cela étant, bien que la loi naturelle soit un argument pertinent, il ne faut pas le mobiliser de manière exclusive, car invoquer la seule loi naturelle revient à couper la loi de sa source. En effet, la dignité de l’homme, que nous invoquons par la loi naturelle, s’enracine dans notre statut de créatures de Dieu. C’en est presque paradoxal : la raison peut accéder toute seule à cette vérité que l’homme a une valeur éminente dans l’univers, mais elle ne peut le faire que parce que Dieu lui-même a inscrit la loi naturelle dans le cœur de l’homme. Alors certes, on peut ne mobiliser que l’argument de la loi naturelle pour éviter de se faire traiter de « religieux ». Mais à un moment donné, il faut bien assumer. Le moment est tel que nous n’avons plus le choix.

En trente ans, les catholiques auront reçu une encyclique sur la doctrine sociale de l’Église (Rerum novarum, en 1891) et une autre sur l’instauration du Christ-Roi et la nécessité des sociétés de se fonder sur le Christ (Quas primas, en 1925). Faut-il instaurer une société chrétienne pour voir triompher ses principes, ou l’inverse ?

L’équilibre est plus subtil. Tous les chrétiens ne sont pas nécessairement appelés pour exercer des mandats politiques qui leur permettent de changer les choses sur le plan institutionnel. En revanche, tous les chrétiens ont à la portée de leur main une activité d’apostolat : l’évangélisation. Cela tombe bien puisque, comme le disait Pie XII, la réforme des cœurs est prioritaire à la réforme des institutions. Nous devons également sortir de l’opposition « chrétiens de gauche » contre « chrétiens de droite », qui repose sur cette fausse idée que les uns s’occuperaient des questions concernant les conditions de travail ou la pauvreté, tandis que les autres se chargeraient de celles portant sur le début et la fin de vie. Cette opposition a divisé l’Église en profondeur pendant des décennies. Or, si vous regardez les encycliques des papes, vous verrez qu’il n’y a pas de priorité : aux chrétiens de s’engager sur tous les sujets, car tous sont liés à la dignité de l’homme.

L’engagement peut faire peur… N’y a-t-il pas une forme de martyre là-dedans ?

« Une forme de », oui, dans la mesure où le martyre est d’abord un témoignage. Et l’engagement politique est d’abord, quoi qu’on en pense, un lieu de service. Et par conséquent un lieu de sacrifice : de son temps, de son énergie, de sa disponibilité, de sa tranquillité et du temps des proches tout autant… Pour cette raison sans doute, le pape Pie XI déclarait jadis que le service politique était « la forme la plus haute de la charité » : comme le martyre, au fond, la torture physique en moins… Le politique, malgré les apparences, est une école spirituelle individuelle, de patience et d’humilité. Chacun doit discerner s’il y a une place dans sa vie pour l’engagement politique. Il faut le dédramatiser, d’autant qu’un mandat n’est pas un sacrement ! Mais nous n’échapperons pas à notre responsabilité de réfléchir à la manière de faire revivre les corps intermédiaires. Je vois bien qu’il y a, dans les jeunes générations, la volonté chez certains de se mettre à l’écart, de rétablir des sortes d’autarcies locales avec leurs écoles, leurs boulangeries, etc. Mais cette concentration de jeunes ménages qui partent à la campagne pour fuir les grandes villes a un côté communautariste qui, si je le comprends pour certaines raisons, me semble éloigné de la mission chrétienne d’œuvrer au bien commun.

Dans votre dernier livre, vous appelez au « renouvellement spirituel » de la société… En quoi l’enseignement social de l’Église peut-il aider ?

Il ne s’agit pas de restaurer le pouvoir politique, mais bien son autorité. Le pouvoir est donné par le vote. En revanche, la restauration de l’autorité passe par l’exemplarité, ce qui implique l’exercice des vertus, ce qui est lié au renouveau spirituel. Car les vertus, comme le Salut, ne sont pas des notions collectives, mais individuelles. Raison pour laquelle il faut restaurer la famille et l’école, afin d’éduquer aux vertus. L’Église doit investir ce débat. Jusqu’à présent, sa parole a été, d’un point de vue institutionnel, affaiblie – pour ne pas dire muselée. Or l’Église catholique rappelle au monde que nous ne sommes ici-bas que pour aller au Ciel et que cela ne peut pas se faire sans notre concours, c’est-à-dire par l’exercice des vertus.

Dire cela en public risque d’entraîner l’accusation de prosélytisme…

Mais on est là pour ça, quand même ! L’évangile selon saint Matthieu se termine par : «Allez! De toutes les nations faites des disciples: baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé.» Vous remarquerez que ce n’est pas au conditionnel… Je me souviens de conversations avec certains de mes confrères philosophes, athées ou agnostiques, qui me disaient : «Mais comment se fait-il que vous, catholiques, ne parliez jamais du Ciel et du corps glorieux?» C’est une vraie question. Il me semble que si l’Église – c’est-à-dire les baptisés – se remettait avant tout à croire pour de vrai que chacun d’entre nous a une âme immortelle dont il faut prendre soin et que nous sommes appelés à ressusciter, alors tout changerait. Car une fois que vous croyez à cela, toute la politique se met au diapason, puisque l’objectif devient de créer les conditions optimales pour que chacun puisse obtenir le Salut.

La dictature du bien. « Les néo-libéraux vous promettent la liberté, et vous vendent une cage », Jean-Frédéric Poisson, Éditions du Verbe Haut, 176 pages, 2026, 19,90 €.