Il aura fallu huit siècles, entre l’invasion musulmane de 711 et la prise de Grenade en 1492, pour que les royaumes chrétiens du nord de la péninsule Ibérique réussissent à vaincre et évincer définitivement les puissances musulmanes qui s’y étaient successivement établies. Cette Reconquista, « reconquête » en espagnol, a connu trois phases successives. Du VIIIe au XIe siècle, la supériorité de l’émirat, puis du califat, de Cordoue a été écrasante, et les chrétiens, repliés dans les zones montagneuses du nord, se sont vus condamnés à la défensive. Par la suite, la désintégration du califat et l’émergence des royaumes musulmans appelés « taïfas » a permis une première avancée substantielle pour les royaumes chrétiens. En 1085, le roi Alphonse VI est parvenu à reprendre Tolède située au centre de l’Espagne.
L’arrêt du XIe siècle
Vers le XIe siècle, la Reconquista s’est cependant arrêtée. Ce fait s’explique avant tout par des raisons démographiques : le nord de la Péninsule était bien moins peuplé que le sud. Mais le plus impressionnant dans tout ce processus est que lorsque les Maures semblaient ressurgir et ravager les terres chrétiennes, les chrétiens, encore et toujours, réoccupaient les territoires dévastés pour en faire à nouveau une frontière militaire. Les royaumes chrétiens, auparavant soumis, devinrent alors de petites puissances militaires, et les royaumes maures, le califat étant déjà désintégré, cessèrent leur domination. C’est à cette époque que le système des « parias » est apparu. Il consistait en un lourd tribut que les royaumes maures, riches mais faibles, devaient payer aux chrétiens, pauvres mais belliqueux.
Après l’arrivée des Almoravides (1090-1145), suivis plus tard par les Almohades (1147-1269), l’équilibre a semblé à nouveau rompu en faveur du camp musulman. Mais les empires berbères n’ont pas vraiment duré. Au XIIIe siècle, l’islam ibérique s’est avéré incapable d’arrêter la forte pression chrétienne. Dernier témoin de la grandeur passée d’al-Andalus (territoires sous domination musulmane), le petit royaume nasride de Grenade, a survécu deux siècles et demi (1232-1492), jusqu’à ce que les Rois Catholiques – Isabelle Ire de Castille et son époux Ferdinand II d’Aragon – restaurent enfin l’unité territoriale de l’ancienne Hispanie wisigothique : Grenade prise, la Reconquista était achevée.
La croisade d’Innocent III
Dans l’histoire de la Reconquista, la bataille de Las Navas de Tolosa (16 juillet 1212), occupe une place fondamentale. Elle fut décisive car l’enjeu concernait non seulement l’Espagne mais toute l’Europe. Il s’agissait de mettre un terme à la dernière grande invasion africaine en Occident. Les Almohades, secte guerrière fondamentaliste du sud du Maroc, avaient réussi à rassembler sous leur bannière tous les peuples d’Afrique du Nord. La menace était si évidente que le roi de Castille, Alphonse VIII, n’eut aucun mal à obtenir du pape Innocent III la proclamation d’une croisade, et c’est ainsi qu’en 1212, des milliers d’Européens – Allemands, Bretons, Lombards, Provençaux… – se rassemblèrent pour repousser les Almohades. Bien que la plupart des Européens aient mal supporté les conditions extrêmes à la veille du combat, une bonne partie des chevaliers provençaux resta aux côtés des troupes des royaumes espagnols et partagea la gloire de la victoire. Après Las Navas de Tolosa, une invasion musulmane ne menacera plus jamais le sol européen à l’ouest.
Un point très important doit être souligné : la Reconquista fut avant tout l’œuvre du peuple, en particulier au cours des premiers siècles, et c’est là l’aspect le plus remarquable du phénomène. Les rois ont encouragé la conquête progressive des terres vers le sud, mais ce sont des familles de paysans qui l’ont menée à bien, ces derniers ayant trouvé dans la vallée du Duero une chance pour leur vie. Ces hommes devaient assurer à la fois leur survie économique et leur survie militaire, ce qui a façonné une mentalité de paysan-soldat très singulière. La Hidalguia (noblesse espagnole) trouve en bonne partie ses origines dans la Castille médiévale et s’est consolidée au cours de la Reconquista. Elle est née de la nécessité militaire de peupler et de défendre les terres frontalières : les rois accordaient des privilèges nobiliaires à ceux qui pouvaient fournir leurs armes et un cheval pour la guerre ou repeuplaient des territoires.
Une histoire falsifiée ?
Le concept de « Reconquista » a été violemment critiqué par de nombreux auteurs espagnols et étrangers pour des raisons essentiellement idéologiques. On peut même dire, sans exagérer, qu’il n’a jamais cessé de faire l’objet de débats, de polémiques et d’interprétations différentes parmi les « élites » espagnoles. Dès la fin du XIXe siècle, bon nombre d’intellectuels, souvent des libéraux résolument cathophobes, ne voulaient voir dans la Reconquista que la manifestation d’une nostalgie dépassée, les vestiges d’un rêve de grandeur qui freinait le progrès ou empêchait le pays de s’engager résolument sur la voie de la modernité. Au lendemain du régime franquiste (1939-1975), et plus encore depuis la commémoration du cinquième centenaire de l’année 1492, qui vit à la fois la chute de Grenade, la fin de l’islam dans la Péninsule et le début de la présence hispanique en Amérique, les milieux universitaires et surtout journalistiques, n’ont plus cessé, dans leur majorité, de louer la « tolérance » et le « pluralisme » qui régnaient dans al-Andalus avant que les « barbares chrétiens du nord » et les Rois Catholiques n’achèvent la Reconquista et ne « conquièrent l’Amérique ». Pour les plus radicaux, l’Espagne de la Reconquista n’aurait jamais existé. Les royaumes du nord de la Péninsule auraient tout simplement conquis l’Espagne musulmane en s’appuyant sur une prétendue continuité entre la monarchie wisigothique, très faiblement christianisée (418-719) et le royaume asturo-léonais (718-1230). Pire, le « mythe » de la Reconquista ferait, du moins selon leurs dires, partie de l’appareil idéologique du « national-catholicisme » qui aurait inspiré le franquisme et qui devrait donc être combattu.
Bataille idéologique
Toutes ces interprétations réductrices, simplistes voire fantaisistes, sont bien entendu très loin de correspondre à la réalité des faits. Elles n’ont pas manqué de susciter de fortes réactions et des réfutations vigoureuses de la part des meilleurs spécialistes. Pendant plusieurs siècles et de manière permanente deux mondes se sont en fait confrontés en Espagne. L’Espagne musulmane cherchait à faire perdurer sa domination alors que l’Espagne de la Reconquista se construisait autour d’un idéal : refaire de la Péninsule une terre chrétienne. Il y eut bien sûr des périodes de trêves, des alliances provisoires entre princes chrétiens et musulmans, mais il n’y eut jamais d’armistice général ou de paix durable. Entre Maures et Chrétiens, il y eut seulement des paix ou des accords partiels, mais toujours précaires et fragiles.
À l’évidence, la légende noire ou la relecture déconstructionniste de la Reconquista s’inscrit dans une bataille idéologique christianophobe et antinationale, menée en Espagne comme en Europe, dans le but de promouvoir l’image d’un islam d’al-Andalus, chimérique, « multiculturel », « modèle de vivre ensemble », « victime des chrétiens barbares du nord ». Mais elle se heurte à une tradition historiographique rigoureuse solidement établie depuis des décennies.
