Il suffit d’avoir des yeux pour se rendre compte que l’architecture religieuse catholique évolue avec son temps. À la différence des églises orthodoxes, dont le plan et l’ornementation sont normés de manière très stricte par la Tradition, de telle sorte qu’une église construite l’année dernière est très ressemblante à une église du XVe siècle, les lieux de culte catholiques ont connu des formes très variées au cours des âges. Depuis les simples maisons-églises des premiers temps, jusqu’aux églises contemporaines, en passant par les basiliques romaines, les églises romanes, gothiques, renaissantes, classiques et néoclassiques, on pourrait dire, grosso modo, que l’Église s’est montrée très accueillante à la liberté des artistes.
C’est si vrai que ce sont bien souvent les Papes eux-mêmes qui l’ont encouragée. Pensez à Jules II, qui fit raser (début XVIe siècle) l’antique basilique Saint-Pierre de Constantin (IVe siècle) pour faire construire celle que nous avons sous les yeux. Il y a là d’ailleurs quelque chose de théologiquement significatif : alors que la loi de l’Ancien Israël avait codifié très strictement l’architecture du Temple (ceux qui veulent le reconstruire un jour à Jérusalem entendent bien suivre à la lettre les instructions du Premier Livre des Rois), le Nouvel Israël s’en remet à la liberté. La constitution Sacrosanctum Concilium du concile Vatican II sur la liturgie est très claire sur ce point : « L’Église n’a jamais considéré aucun style artistique comme lui appartenant en propre, mais, selon le caractère et les conditions des peuples, et selon les exigences des divers rites, elle a admis les genres de chaque époque, produisant au cours des siècles un trésor artistique qu’il faut conserver avec tout le soin possible » (§123).
Ni provocation ni banalité
Cela étant dit, il convient de faire une distinction importante. Si l’Église n’impose aucun style particulier, elle énonce tout de même un certain nombre d’objectifs. Certains concernent l’extérieur aussi bien que l’intérieur : « l’art sacré a pour but de tourner les âmes vers Dieu » et « d’exprimer dans les œuvres humaines la beauté infinie de Dieu » (§122). « Que l’art de notre époque ait liberté de s’exercer, pourvu qu’il serve les édifices et les rites sacrés avec le respect et l’honneur qui leur sont dus » (§ 123). Voilà qui laisse, certes, une immense latitude ; mais enfin, sauf à tordre les mots, l’honneur et le respect s’accommodent mal de la provocation ouverte, non plus que de la banalité fonctionnelle. Faire en sorte qu’une église ressemble, extérieurement, à un hangar, une usine, un silo à grains, une supérette, une prison, un transformateur électrique, un centre de la Sécurité sociale, quand ce n’est pas à un champignon ou à une soucoupe volante, est-ce témoigner du respect aux choses divines ? Est-ce faire « resplendir un rayon de la beauté infinie de Dieu » ?
Il est déjà fort douteux que la construction de bâtiments profanes déprimants soit respectueuse des êtres humains ; que dire alors du respect de Dieu quand les églises elles-mêmes hésitent entre le sinistre et le ridicule ? Dans son premier roman, Michel Houellebecq, décrivant la ville de Rouen, exprimait fort bien le désarroi que nous sommes nombreux à ressentir : « Pour commémorer l’exécution de Jeanne d’Arc, on a construit une espèce d’entassement de dalles de béton bizarrement incurvées, à moitié enfoncées dans le sol, qui s’avère à plus ample examen être une église » (Extension du domaine de la lutte, II, 3).
Mais ce n’est pas tout. Il faut parler de l’intérieur. Ici, la règle est que tout soit au service de la messe, c’est-à-dire de la liturgie eucharistique. « On veillera attentivement, dit Sacrosanctum Concilium, à ce que les édifices sacrés se prêtent à l’accomplissement des actions liturgiques et favorisent la participation active des fidèles » (§124). Deux points essentiels : d’abord, il convient que la disposition générale des lieux, ainsi que le mobilier liturgique, permettent de manifester, de figurer sensiblement la réalité du mystère qui est célébré. De ce point de vue, l’importance croissante que l’autel a prise au fil des siècles correspond à une prise de conscience de plus en plus claire de la nature du sacrifice eucharistique, rendue elle-même possible par le développement organique du dogme. Ce n’est pas par fantaisie ni goût du luxe que les maîtres-autels sont devenus de plus en plus majestueux au cours du Moyen Âge : c’était pour mieux accueillir et mieux exprimer la présence réelle du Christ, et mieux faire saisir aussi la continuité avec les sacrifices de l’Ancien Temple, conformément à la grande théologie du sacerdoce de l’Épître aux Hébreux. Sous cet angle, on peut considérer que le passage des maisons-églises paléochrétiennes aux grandes nefs médiévales tout entières orientées vers le maître-autel n’est pas une trahison des origines, mais un progrès vers une meilleure compréhension. À l’inverse, il est permis de penser que le retournement des autels après Vatican II, qui n’était pas demandé par le Concile, a brouillé la compréhension du dogme, en insinuant dans l’esprit de beaucoup que la messe était la simple commémoration d’un repas. Sans parler du caractère auto-centré, que regrettait Benoît XVI : « En tournant le prêtre vers le peuple on a transformé la communauté en un cercle auto-référentiel. Dans sa forme extérieure, elle ne s’ouvre plus sur ce qui est devant et au-dessus, mais est repliée sur elle-même » (L’Esprit de la liturgie).
La « participation active »
Cela m’amène au second point : la « participation active ». Évitons d’abord un contresens. L’idée de participation active, formulée pour la première fois par saint Pie X, reprise par Pie XII et finalement par le concile Vatican II, ne désigne pas « l’activisme » des laïcs pendant la cérémonie, qui devraient s’agiter et se montrer dans tous les sens. « La participation active souhaitée par le Concile, expliquait Benoît XVI, doit être comprise en termes plus substantiels, comme une plus grande conscience du mystère qui est célébré et de sa relation avec l’existence quotidienne » (Sacramentum caritatis). Dans l’esprit de Pie X, il s’agissait essentiellement de s’unir d’intention avec le prêtre, au lieu de vaquer plus ou moins à ses occupations, fussent-elles pieuses, pendant la messe. Cet objectif n’est d’ailleurs pas sans conséquence architecturale : puisqu’il convient que tout le monde puisse s’associer consciemment à la liturgie, il importe que l’autel soit visible de partout ; aussi, dans l’esprit des recommandations de Pie X, furent construites des « églises-halles », sans bas-côtés, sans zones aveugles ni angles morts, permettant à tous les fidèles de bien suivre la messe – et non de faire carrément autre chose, comme les églises anciennes le permettaient un peu trop. Il y eut, construites dans cet esprit, de très belles églises, comme Notre-Dame du Raincy, la « Sainte-Chapelle du Béton armé ». Ces églises des années 1920, résolument modernes, poursuivaient le développement organique de l’architecture sacrée, bien plus et bien mieux que les expérimentations hasardeuses des années 1960 et 1970, qui ont certainement participé au grand trouble doctrinal dont nous nous relevons petit à petit.
