Comme un signal ferme et délicat, avant de s’envoler vers la péninsule Ibérique pour un voyage d’une grande densité, le Saint-Père semble avoir voulu rappeler qu’il partait en communion avec les innombrables martyrs de la guerre d’Espagne (1936-1939). Le 27 avril, Léon XIV reconnaissait le martyre de 49 membres de la Congrégation de Saint-Gabriel et d’un prêtre, tués en haine de la foi. Puis, le 22 mai, avec le cardinal Marcello Semeraro, préfet du dicastère pour les Causes des Saints, la Pape a donné son feu vert pour la promulgation d’un décret permettant la béatification de 80 martyrs : 67 prêtres, 3 religieux carmes, 3 séminaristes et 7 laïcs. La figure emblématique de ces « martyrs de Santander » – du nom de la ville située sur la côte nord de l’Espagne où ils ont été assassinés – est le Père Francisco Gonzáles de Córdova. Enfermé à fond de cale dans le sinistre cargo-prison Alfonso Pérez pour avoir bravé l’interdiction de célébrer la messe, il y est exécuté le 27 décembre 1936 à l’âge de 48 ans, après avoir demandé aux bourreaux d’être mis à mort le dernier pour pouvoir donner l’absolution et bénir tous ses compagnons. Avec cette nouvelle cohorte, l’Église comptera désormais 2196 bienheureux et 11 saints officiels martyrisés pendant la guerre d’Espagne, effectif qui devrait croître encore puisque de nombreux cas sont en cours d’examen : rien que parmi les prêtres, les séminaristes, les religieuses et les religieux, on compterait entre 7 000 et 7 500 victimes, massacrées durant la période. Rarement dans l’histoire de l’Église, on a assisté à une telle persécution.
Un sujet à aborder avec prudence
La guerre civile espagnole reste aujourd’hui encore un épisode qui se prête aux grilles de lecture les plus manichéennes. L’historien se doit de l’aborder avec la plus grande prudence. Réduite bien souvent à un affrontement entre « nationaux » et « rouges », elle se décline en fait en de multiples affrontements de nature politique, économique, sociale et religieuse. Le camp hâtivement qualifié de républicain regroupe ainsi des socialistes et syndicalistes effectivement républicains, mais aussi des communistes affiliés à Moscou, des communistes antistaliniens, des trotskystes ou encore des anarchistes. Du côté des insurgés, on compte bien sûr les militaires – et encore pas tous puisqu’on estime que 50% d’entre eux ont suivi Franco – mais aussi des monarchistes carlistes ou encore des phalangistes inspirés par le fascisme. De même, les « rouges » ont puisé l’essentiel de leurs forces dans les milieux urbains et ouvriers, mais aussi chez les paysans pauvres dépourvus de terres. Et inversement, l’entreprise franquiste ne fut pas seulement suivie par la grande bourgeoisie et les propriétaires terriens, mais également par la foule des petites gens, attachées à leurs églises, à leurs traditions et à leurs racines, allergiques aux prétentions révolutionnaires des milices ouvrières ou des comités locaux – dont l’étiquette pouvait varier d’une ville ou d’un village à l’autre –, et révoltés par l’interdiction du culte catholique imposée dans les zones contrôlées par les républicains après l’insurrection déclenchée par les troupes de Franco le 17 juillet 1936.
Néanmoins, s’il fallait schématiser les déchirements que connut le pays, s’impose le fait que l’Eglise fut une cible prioritaire de la gauche espagnole, sous toutes ses déclinaisons, dès 1930-1931 avec la chute de la dictature de Miguel Primo de Rivera, le départ du roi Alphonse XIII et la proclamation de la Seconde République. Les premiers incendies d’églises et de monastères, ainsi que les premiers assassinats de prêtres remontent à cette époque, tandis qu’après les élections législatives de juin 1931, les Cortes adoptent d’emblée une série de mesures anticléricales. En réaction, les milieux catholiques font désormais front contre les mesures républicaines, certes soutenus par les grandes fortunes, mais aussi avec une base de petits propriétaires ruraux et de syndicats locaux innervés par la puissante Action catholique. Dans un classique mouvement de montées aux extrêmes, on assiste parallèlement à une radicalisation du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et de l’Union générale des travailleurs (UGT), tandis que les milieux anarchistes se révèlent plus que jamais déterminés à éradiquer l’influence chrétienne de la société. Alors que la guerre civile n’a toujours pas commencé à proprement parler, les violences et les meurtres se poursuivent : sur les 11 saints martyrisés durant la période, 9 ont été assassinés dès 1934 : les « martyrs de Turon » – 8 Frères des Écoles chrétiennes et un Passionniste – abattus le 9 octobre.
La victoire du Frente Popular lors des élections législatives de février 1936 accélère le processus. Tandis que les pillages et incendies d’églises, de monastères et de séminaires reprennent de plus belle, Franco fait débarquer des troupes stationnées au Maroc, tandis que de nombreuses garnisons se rebellent contre le pouvoir officiel qui décide de distribuer des armes aux syndicats et aux milices. La bride au cou, les plus fanatiques peuvent alors laisser libre cours à leur haine antichrétienne. « L’écroulement de l’État républicain et la disparition de sa force coercitive ont entraîné une privatisation de la violence entre les mains des organisations politiques, mais aussi d’individus isolés mus par des motifs strictement personnels », note dans La guerre d’Espagne. De la démocratie à la dictature (Gallimard, 2006) l’historien François Godicheau qui voit deux ressorts dans le déchaînement de la violence contre les catholiques : un ressort politique d’une part, lié au fait que l’Église s’affiche sans ambiguïté contre la République, mais aussi un ressort plus obscur, composé d’une « volonté de désacralisation des anarchistes libres-penseurs » et « une haine plus sombre et profonde, elle-même religieuse, à l’encontre des représentants de la foi traîtres à leur mission de bergers et de garants de l’unité de la communauté ».
Une « croisade »
Que l’Église espagnole se soit montrée presque unanimement favorable à l’entreprise franquiste, cela ne fait aucun doute. Dès septembre 1936, Mgr Enrique Plà i Denel, l’évêque de Salamanque signe une lettre pastorale introduisant le concept de « croisade » pour qualifier une lutte qu’il réduit à un affrontement entre la « civilisation chrétienne » et le « communisme international ». En juillet 1937, une Lettre collective des évêques espagnols à ceux du monde entier, enfonce le clou avec cette fois-ci le poids du nombre : « Parce que Dieu est le plus profond ciment d’une société bien ordonnée – ainsi que l’était la société espagnole –, la révolution communiste, alliée aux armées du gouvernement, fut avant tout anti-divine », y observent les prélats qui soulignent : « Nous ne croyons pas que l’histoire du christianisme ait jamais vu en l’espace de quelques semaines une telle explosion de volonté, de passion et de haine contre Jésus-Christ et la religion sacrée. » Faisant sienne cette analyse, a minima dans un objectif de propagande, Franco lui-même n’hésite pas à qualifier son projet politico-militaire de croisade (cruzada) dont il serait de facto le chef.
Le ressort politique des persécutions entreprises contre les catholiques espagnols ne suffit pas, toutefois, à en comprendre la dimension proprement ignoble et terroriste. Dans les exactions qui furent commises, on ne peut s’empêcher de voir s’activer un levier proprement maléfique, échappant au rationnel (paradoxal) de la violence politique : que l’on songe aux malheureux, littéralement dépecés, qui furent livrés aux taureaux de combat ou aux animaux du zoo de Madrid, ou que l’on songe aussi aux Carmélites de Barcelone, déterrées de leurs sépultures, exposées dans leurs cercueils, et – dit-on – profanées de la manière la plus sordide… Il y a semble-t-il dans la volonté très spécifique de tuer le plus de prêtres et de religieux possible, une intention que les cadres habituels de l’analyse politique et historique ne permettent pas de saisir vraiment.
Dissonances chez les catholiques
Pour tenter de rendre aussi nuancé que possible le tableau de cette période tragique, il convient enfin de rendre compte des dissonances que l’on a pu observer dans les rangs catholiques. Si le haut clergé – à l’exception des évêques de Pampelune et Vitoria, ainsi que de l’archevêque de Tarragone – fut presque unanime à condamner les projets du Frente Popular et ses dérives incontrôlées, la singularité du bas clergé basque ne doit pas être oubliée. Favorables aux indépendantistes, et donc hostiles aux franquistes, 15 de ses prêtres tomberont sous les balles de pelotons d’exécution nationalistes, et des centaines seront réprimés après la chute de Bilbao. On notera aussi les réserves qui furent manifestées ici et là par des prêtres et religieux, interloqués par l’interdiction de l’encyclique Mit brennender Sorge (encyclique rédigée en allemand dans laquelle Pie XI condamne le national-socialisme, NDLR) édictée par Franco après sa publication en mars 1937, et inquiets des accointances possibles entre le franquisme et le nazisme. « Mieux vaut une Église persécutée par le Frente Popular, contre lequel le peuple espagnol réagira, qu’une Église asservie à un gouvernement fasciste » pensaient-ils, comme le relate Jacques Bivort de La Saudée dans un compte rendu des persécutions publié en février 1940 dans La Revue des Deux-Mondes.
Enfin, on ne saurait passer sous silence les exactions perpétrées par les nationalistes – fusillades, tortures et emprisonnements arbitraires – dont le bilan demeure toujours incertain. L’image de ces femmes, soupçonnées de sympathie pour les « rouges », tondues et forcées d’assister ainsi à la messe le dimanche, reste l’une des plus douloureuses de la période. Ce sont précisément les crimes commis durant l’épuration des zones qui tombaient entre les mains des franquistes qui poussèrent Georges Bernanos, alors en résidence à Majorque, à rédiger Les Grands Cimetières sous la lune, publié en 1938, et dans lequel le polémiste dénonce la collusion qu’il distingue entre les hommes d’Église et un pouvoir aux mains ensanglantées. Au-delà de cette lecture critique, c’est toute la guerre civile qui soulève la tristesse de l’écrivain : « La tragédie espagnole, préfiguration de la tragédie universelle, fait éclater à l’évidence la misérable condition de l’homme de bonne volonté dans la société moderne qui l’élimine peu à peu, ainsi qu’un sous-produit inutilisable. »
Tiraillé violemment par les féroces persécuteurs du Christ d’une part, et plus mollement par ses serviteurs parfois bien imparfaits de l’autre, le chrétien d’aujourd’hui continue de connaître des déchirements dont la guerre d’Espagne fut un des pires théâtres de l’histoire. Il reste heureusement éclairé par le rayonnement des martyrs si nombreux qui échappèrent à cette ténébreuse dialectique, et qui accompagneront Léon XIV au cours de son voyage apostolique.
