Belgique, Pays-Bas... à l’étranger, les dérives de « l’aide à mourir » - France Catholique
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Belgique, Pays-Bas… à l’étranger, les dérives de « l’aide à mourir »

Alors que l’Angleterre et le pays de Galles viennent de renoncer à légiférer sur la fin de vie, en France, le Sénat a repris l’examen de la proposition de loi sur « l’aide à mourir ». La légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté dans de rares pays étrangers permet de mesurer les conséquences délétères qu’aurait son adoption.
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Les Petites Sœurs des Pauvres entourent de leur amour les personnes qu’elles accueillent dans leurs maisons.© Petites Sœurs des pauvres

« Les expériences étrangères témoignent d’une forme de banalisation de la pratique euthanasique. » Dressé dans un rapport du Sénat, ce constat « clinique » est fondé sur des chiffres officiels qu’aucun militant de l’euthanasie ne pourra contester. En Belgique, l’an dernier, on a dénombré 19 fois plus d’euthanasies qu’en 2003 (4 486 au lieu de 235). Aux Pays-Bas, leur nombre a été multiplié par 5 en vingt ans. Et que dire du Canada ? « Je vous rassure, on n’aura pas plus de 100 cas par an au Québec », prévoyait le ministre de la Santé en 2015. Or il y en a eu 5 998 en 2024 et près de 16 500 dans tout le Canada – soit 45 par jour –, un pays où « l’aide médicale à mourir » est devenue la cinquième cause de décès (voir graphiques). « Ce n’est plus une pente glissante, on a sauté dans le ravin », résume Trudo Lemmens, professeur de droit et de politique de la santé à Toronto.

Bien sûr, on pourrait objecter que la population augmente et qu’elle vieillit ; il ne faudrait donc y voir qu’une augmentation «mécanique», presque naturelle puisque la majorité des personnes euthanasiées sont âgées… C’est en tout cas ce que prétend, en France, le député Olivier Falorni, principal auteur de la proposition de loi sur « l’aide à mourir ». Tout serait sous contrôle. Mais cet argument ne tient pas : l’augmentation continue du pourcentage des personnes décédées par euthanasie suffit à le démontrer. L’euthanasie représente déjà 4 % des décès enregistrés en Belgique en 2025, 8 % au Québec… et plus de 10 % dans certaines régions des Pays-Bas !

Cette croissance continue dessine bien une «tendance structurelle», selon le Néerlandais Theo Boer, professeur d’éthique de la santé, dont le témoignage est d’autant plus pertinent qu’il a siégé dans la Commission gouvernementale de contrôle de l’euthanasie aux Pays-Bas : «J’ai cru, à l’époque, qu’un cadre rigoureux pouvait prévenir les dérives: je n’en suis plus si sûr», reconnaissait-il l’an dernier dans Le Monde (7 avril 2025). «On pourrait peut-être comparer la légalisation de l’euthanasie à l’histoire de l’apprenti sorcier de Goethe. L’apprenti apprend l’art de la magie auprès du maître, mais il s’avère que les choses échappent totalement à son contrôle», prévenait-il en mai 2024, lors d’une rencontre internationale organisée par Alliance Vita.

Les raisons de l’emballement

Comment expliquer cet emballement ? En constatant, d’abord, que le «cadre rigoureux» que le législateur prétend mettre à la pratique de l’euthanasie vole systématiquement en éclats, quoi que prétendent les promoteurs de ce projet. «Dans presque tous les États ayant légiféré sur l’euthanasie, un glissement vers une ouverture de plus en plus large des critères d’accès s’observe», notent les sénateurs Christine Bonfanti-Dossat et Alain Milon dans leur rapport. Au point qu’il est désormais autorisé d’euthanasier des enfants, en Belgique depuis 2014, comme aux Pays-Bas où l’accord des parents n’est même pas requis pour les adolescents de plus de 16 ans – à peu près l’âge où l’on entre au lycée.

À l’origine, ces différents pays réservaient l’euthanasie aux malades dont le pronostic vital était engagé à brève échéance. Ce critère médical n’a pas plus résisté au temps que le critère d’âge. Il a même échappé au législateur : ce sont les juges qui ont décidé de sa suppression au Canada. «La Cour supérieure du Québec a ainsi considéré, en 2019, que le critère relatif à une « mort naturelle raisonnablement prévisible » constituait une discrimination» (rapport sénatorial du 7 janvier 2026). Selon Theo Boer, près de 20 % des pathologies invoquées pour demander l’euthanasie aux Pays-Bas concernent des patients qui ne sont pas en phase terminale. Une réflexion y est même engagée, depuis plusieurs années, pour « ouvrir » l’euthanasie à toute personne de plus de 75 ans, sans fixer d’autres conditions que cette limite d’âge.

Ainsi s’impose subrepticement l’idée qu’une vie ne serait digne d’être vécue qu’en pleine possession de ses moyens – notion éminemment subjective – ou qu’à condition que la personne soit toujours capable de rendre service à la société. «La vie humaine devrait toujours échapper à la valeur que les hommes sont tentés de lui donner. […] On n’achète pas des bébés, on ne vend pas des personnes, on ne permet pas qu’elles soient mises à mort», écrit le Père Laurent Stalla-Bourdillon, ancien aumônier des parlementaires, dans un remarquable petit livre : L’euthanasie, une religion d’État qui ne dit pas son nom, aux éditions Téqui.

On comprend que cet élargissement incessant de « l’aide à mourir » à des « publics » auparavant préservés alarme non seulement les personnes âgées, qui en seraient les premières victimes, mais aussi les associations de personnes handicapées : beaucoup craignent de devenir tôt ou tard « éligibles » à l’euthanasie, bien malgré elles ! « Si l’État prend en main la mort des citoyens et s’il décide des modalités de cette mort, nous entrons dans un régime où l’arbitraire dominera et enfermera », poursuit le Père Stalla-Bourdillon. Le risque est bien qu’on en vienne à créer « un service public de la mort où, dans un même établissement, selon que vous prendrez le couloir de gauche ou le couloir de droite, vous serez dirigé soit vers la substance létale, soit vers des soins d’accompagnement… si tant est qu’il y ait assez de personnels pour vous ouvrir la porte des soins », prévient le sénateur Dominique de Legge (cf. France Catholique n° 3929).

Les partisans du projet se défendent cependant de vouloir imposer quoi que ce soit à qui que ce soit. Il s’agirait seulement de reconnaître aux citoyens un nouveau droit, une ultime liberté : celui de choisir sa mort. Mais que reste-t-il de la liberté quand on crée un délit d’entrave à l’euthanasie passible de 2 ans de prison et 30 000 euros d’amende, comme le prévoit le projet français ? Que reste-t-il de la liberté quand on contraint les hôpitaux et les maisons de retraite à accepter la pratique de l’euthanasie en leurs murs, comme c’est le cas en Belgique depuis mars 2020 – et comme ce serait le cas si le Parlement français adoptait sans l’amender le texte sur « l’aide à mourir ». «Si cette loi était votée en l’état, nous serions obligés de fermer nos établissements», affirme Sœur Marie Thomas Fabre, présidente de l’Alliance des maternités catholiques – soit plusieurs dizaines de milliers de lits qui manqueraient cruellement à la France. En Suisse, plusieurs cantons ont aussi imposé aux « maisons de retraite » d’accueillir des associations pratiquant le suicide assisté sous la menace de les priver de subventions publiques…

Un projet politique contraignant

Sous couvert de « fraternité », c’est bien un projet politique contraignant que poursuivent méthodiquement les promoteurs de l’euthanasie. Ancien député français, membre du Grand Orient de France, Jean-Louis Touraine a clairement exposé leur tactique, dite «du pied dans la porte», lors d’une réunion publique organisée par l’association Le Choix, le 30 novembre 2024 : «Une fois qu’on aura mis le pied dans la porte, il faudra revenir tous les ans et dire qu’on veut étendre ça [l’accès à l’euthanasie, NDLR]. Parce que, dans la première loi, il n’y aura pas les mineurs, les maladies psychiatriques et même pas les maladies d’Alzheimer. Mais dès qu’on aura au moins obtenu une loi pour ceux qui ont la maladie de Charcot, pour certaines formes de tumeurs généralisées, on pourra étendre les choses en disant que ce n’est quand même pas normal qu’il y ait des malades, des Français [qui y ont droit] parce qu’ils ont telle forme de maladies et puis les autres qui n’y ont pas droit.»

Cette tactique, c’est celle dont usèrent, dans les années 1970, les partisans de l’IVG «que nous avons sanctuarisée dans notre Constitution», souligne Olivier Falorni dans l’exposé des motifs de la loi sur l’aide à mourir. Un rappel qui ne relève pas du hasard. L’avortement et l’euthanasie relèvent d’une logique qui bouleverse profondément les fondements de la société. Le regard que nous portons sur la vie, «sur le vieillissement, la fragilité, la dépendance aux soins et la notion même d’humanité a changé», constate Theo Boer, vingt-quatre ans après la légalisation de « l’aide médicale à mourir » aux Pays-Bas. L’euthanasie n’est plus une exception, il a suffi d’une génération pour qu’elle devienne «une stratégie thérapeutique à part entière et, parfois, de première intention», lit-on dans le rapport du Sénat.

«En Belgique, le serment d’Hippocrate a été modifié pour permettre l’euthanasie», témoignait le Dr Catherine Dopchie, médecin en soins palliatifs, lors des rencontres internationales sur la fin de vie organisées par Alliance Vita. Dans ce pays, la panoplie des «situations médicales sans issue» autorisant l’euthanasie inclut désormais la dépression ou les polypathologies telles que la baisse de la vue, les troubles de l’audition, les troubles articulaires ou l’incontinence, pour citer les propres termes de la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie. «L’exemple de la Belgique montre que le législateur est rapidement pris en défaut de compassion s’il refuse d’élargir les cas visés par la loi», explique Léopold Vanbellingen, de l’Institut européen de bioéthique.

Une évolution au détriment des soins palliatifs

Favorisée par la confusion des termes – le législateur camouflant la réalité derrière une expression doucereuse : l’aide médicale à mourir –, cette évolution se fait au détriment de l’offre de soins palliatifs, dont le déploiement n’apparaît plus nécessaire puisqu’il est légal d’« interrompre » la vie du patient au motif qu’il souffre. En France, la légalisation de l’IVG a freiné la recherche médicale sur la trisomie 21. Tout simplement parce qu’il est plus facile d’éliminer le patient que d’éradiquer la maladie : 96 % des fœtus atteints de trisomie 21 sont avortés. Le risque est grand que la médecine palliative soit elle aussi victime de la légalisation de l’euthanasie.

«Le droit à l’euthanasie se transformera tôt ou tard en droit à euthanasier», prévient le Père Stalla-Bourdillon. La pression médiatique et politique est telle que, dans les pays où elle est pratiquée, l’euthanasie s’impose inexorablement comme une issue « normale » à des personnes malades, fragiles ou simplement âgées qui redoutent de devenir une charge pour leurs enfants ou pour la société. «Quand toute une société martèle que le critère d’une vie valant d’être vécue est d’être en pleine possession de ses moyens, est-on si libre de se déterminer?», demande le philosophe Jacques Ricot dans Penser la fin de vie (Hygée Éditions). «Que personne ne dise donc que l’euthanasie légale est une simple question de liberté individuelle: elle envoie un message selon lequel il vaut mieux que certaines personnes cessent d’exister, poursuit Theo Boer. Le cynisme de cette liberté ne peut être sous-estimé.»