À 18 ans, Yvonne Beauvais témoigne déjà d’une charité sans limite. Au péril de sa vie, elle s’aventure dans la « banlieue rouge », aux portes de Paris, pour secourir les pauvres. Non seulement la misère est indescriptible, mais il est dangereux de s’aventurer seule au milieu des cabanes insalubres, surtout lorsque l’on est une jeune fille. Elle subira des agressions, dont une terrible, mais rien ne la fera dévier de ce qu’elle considère comme une divine mission. « Jésus me mit dans le cœur, toute jeune encore, un très grand amour pour les pauvres. Je ne pouvais passer près d’un pauvre sans que mon cœur fût ému de pitié », écrira-t-elle, devenue religieuse, dans son Carnet autobiographique. Son engagement est tel au service de ses protégés qu’elle en aide certains financièrement et veille tout particulièrement sur Denise, une petite fille qu’elle a découverte bébé près d’une mère à l’agonie. Elle baptisera elle-même l’enfant et lui trouvera une famille d’adoption.
Marquée par les épreuves
Cette tendresse toute maternelle est l’une des caractéristiques de celle qui deviendra Sœur Yvonne-Aimée de Jésus en entrant dans la vie religieuse à l’âge de 26 ans. Sans doute tient-elle de son père, disparu à 34 ans alors qu’elle n’a que 3 ans et demi, une grande générosité. Mais, avant d’œuvrer sans compter pour le salut des âmes, son enfance et sa vie de jeune femme sont marquées par les épreuves.
La mort de son père laisse un ménage endetté. Sa mère quitte Cossé-en-Champagne, où Yvonne est née le 16 juillet 1901, pour gagner Boulogne-sur-Mer. Elle a trouvé du travail dans l’enseignement catholique et emmène avec elle sa fille aînée, Suzanne, confiant Yvonne à ses parents qui habitent au Mans. Pour la fillette, c’est un déchirement. Elle souffrira toujours du peu d’affection et de disponibilité de sa mère, devenue directrice d’un établissement, même lorsqu’elle la rejoindra à Argentan, puis à Toul. Madame Beauvais ne cache pas son irritation lorsqu’Yvonne rencontre des difficultés scolaires, et elle est loin d’imaginer l’ardente vie intérieure de sa fille toute donnée au Christ depuis l’enfance. C’est à Toul, le 1er janvier 1911, deux jours après sa première communion, qu’Yvonne écrit avec son sang un pacte avec Jésus (cf. encadré p. 15). Par la suite, elle part deux ans en internat en Angleterre, où elle trouve une forme d’épanouissement qui fait éclore sa vocation religieuse. De retour en France, sa mère la destine au mariage mais l’état de santé d’Yvonne déroute les prétendants. La jeune femme, soignée pour une fièvre paratyphoïde, est conduite à effectuer un long séjour à la clinique des Augustines hospitalières de Malestroit, dans le Morbihan.
L’appel de Jésus
En ce lieu où les religieuses allient la vie cloîtrée au soin des malades, Yvonne va connaître deux moments décisifs de son existence. Le 12 juin 1922, en la fête de la Sainte Trinité, elle se sent envahie par l’Amour divin. Le 5 juillet, elle reçoit un appel sous la forme d’un dialogue avec le Christ. Elle voit une croix se former dans sa chambre : « Veux-tu la porter ? – Oui Seigneur ! » répond Yvonne, qui voit une main s’avancer près de la croix, cueillir une fleur de lys et la lui donner. « À ce moment, j’éprouvai un transport de joie et d’amour qui me fit presque défaillir. Mon âme était remplie de paix. » Elle vivra d’autres rendez-vous qui font de cette période « un printemps mystique », une saison privilégiée où elle reçoit progressivement sa mission de donner sa vie pour les hommes, surtout pour les pécheurs, plus spécialement pour les prêtres.
C’est aussi à cette époque que commencent les phénomènes et les grâces extraordinaires dont elle sera l’objet toute sa vie. Le surnaturel qui l’entoure décontenance l’évêque de Vannes, Mgr Gouraud. Il s’oppose à son entrée au monastère de Malestroit et Yvonne n’entrera au noviciat qu’en 1927, après plusieurs mois de résistance. Sa présence fait tout de suite reprendre au monastère des couleurs nouvelles et le projet de la construction de la future clinique prend corps, financé en grande partie par l’industriel breton René Bolloré.
En 1935, lorsqu’elle devient à 33 ans la supérieure générale de sa communauté, Mère Yvonne-Aimée poursuit le grand projet de mettre en place une fédération des monastères des Augustines de la Miséricorde, afin de renforcer les liens entre les maisons situées de par le monde. Une mission qui la pousse à visiter les Augustines en Afrique du Sud et au Canada, avant que la guerre n’éclate, en 1939. Mère Yvonne-Aimée ne quitte plus Malestroit et, toujours plus unie à Jésus, elle s’offre à être la messagère discrète de sa grâce, devenant avec ses religieuses des âmes courageuses de la Résistance (cf. encadré page 16). Il faudra attendre la fin des hostilités pour que Rome approuve son projet de fédération, en 1946, la rendant responsable de 32 maisons comptant 1 500 religieuses.
À la tâche jusqu’à la fin
Les dernières années de sa vie, affaiblie par un cancer, subissant deux lourdes opérations, elle pense à plusieurs reprises que sa tâche ici-bas s’achève. Mais, chaque fois, elle se reprend, confiant à un ami prêtre : « Si je disais à Jésus : « Prends-moi », Il me prendrait, mais je ne veux pas dire ce mot car j’aurais trop peur en arrivant au paradis de voir tout le travail que j’ai laissé sur terre. » Alors elle se rend disponible pour ses religieuses et s’apprête à retourner en Afrique du Sud lorsqu’elle est terrassée à son bureau, en plein travail, par une hémorragie cérébrale foudroyante, à 49 ans, le 3 février 1951.
Sa mort n’eut rien d’extraordinaire : pas d’extase, ni de signe, mais son corps exhumé en 1957 fut retrouvé intact. Un témoignage de sainteté ? Mère Yvonne-Aimée avait consigné dans ses écrits ces mots adressés par son Seigneur le 5 juillet 1941, dix-neuf ans après leur première rencontre mystique : « Tu m’es une Épouse tendre et cachée […] toi qui vas sans hésitation où je te dis d’aller, qui dis ce que je veux que tu dises, qui te tais sur un geste de ma main. » Une marque sans nul doute de son divin cœur à cœur avec le Christ.