Liban : « Nous voulons simplement vivre chez nous » - France Catholique
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Liban : « Nous voulons simplement vivre chez nous »

Reportage. Plus d’un million de déplacés, au moins 1 200 morts, plus de 3 500 blessés – et ce bilan s’alourdit sans cesse. Des bombardements quotidiens, un pays détruit, des autorités dépassées… Durement éprouvés, les chrétiens libanais continuent pourtant d’espérer.
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Les volontaires de SOS Chrétiens d’Orient apportent soutien et joie aux familles minées par les conflits. © SOS Chrétiens d’orient

Sleiman a 16 ans. Originaire de Safad El Battikh, un petit village chrétien du sud du Liban, il vit depuis quelques jours à Rabweh, au patriarcat grec melkite catholique. Il raconte comment il a dû quitter son village en urgence. Il était 3 heures du matin. Un appel sur le téléphone de ses parents : il faut partir… Sa maison ? Il sait bien qu’il y a de fortes chances pour qu’elle soit détruite. Pourtant, avec un sourire timide, il affirme : « J’ai l’espoir de revenir chez moi. Et je voudrais dire aux chrétiens du Liban que nous sommes nés dans ce pays. Il faut garder confiance, ne pas le laisser à la guerre ! » Mais comment peuvent-ils encore espérer, alors que leur pays est à l’agonie et qu’ils sont chassés de leurs terres ?

Tous les déplacés, ou presque, racontent la même histoire que Sleiman. Un départ précipité au milieu de la nuit, une fuite, le chaos de la route encombrée… En quittant leur village, en fermant leur maison, c’est une vie entière qu’ils abandonnent. Mais tous ajoutent qu’ils comptent bien rentrer chez eux.

Marie est arrivée avec sa fille, sa mère et ses sœurs, au monastère grec melkite catholique de Joun, envoyée par un prêtre de Tyr. Elle est là depuis le début du mois de mars. Le trajet depuis le sud du pays a été terriblement éprouvant : 13 heures de route pour faire une cinquantaine de kilomètres, la peur au ventre, au milieu des embouteillages. « Nous souffrons beaucoup de notre départ. Personne ne peut accepter d’être éloigné de sa maison et de sa terre. Pour nous, c’est là que se trouvent la tranquillité et la paix. On nous a volé nos rêves et notre vie entière. »

Michel, lui aussi, est réfugié à Joun. Originaire de Tebnine, un petit village du sud du pays situé à une quinzaine de kilomètres de la frontière israélienne, cet homme de 54 ans est arrivé avec ses trois filles. Sa femme, Carline, est originaire de Ain Ebel – un autre village du Sud-Liban. Le mois dernier, trois jeunes du village ont été tués par un drone israélien alors qu’ils réparaient une toiture. « Ils sont morts martyrs, dit-il… Mais il y a des morts dans tous les villages, pas seulement chez nous. La perte est immense et le prix payé par les habitants est très lourd. » Se tournant vers sa famille, il poursuit : « Nous, les chrétiens libanais, nous sommes des gens pacifiques. Nous voulons simplement vivre chez nous. » Ce n’est pas la première fois qu’il est contraint de quitter son village. Il y a dix-huit mois, il avait dû fuir, déjà, les combats entre l’armée israélienne et le Hezbollah.

En février, Thibault Wallet, chef de mission au Liban de l’association SOS Chrétiens d’Orient, avait visité Yaroun, un village du sud, à quelques centaines de mètres de la frontière israélienne. En 2024, Yaroun avait été bombardé, et presque entièrement réduit à l’état de ruines. Du glyphosate avait même été déversé dans les champs par des avions israéliens pour empêcher toute culture. Et pourtant, dix-huit familles avaient fait le choix de revenir. C’est pour elles que SOS Chrétiens d’Orient avait installé des panneaux solaires afin de fournir la salle paroissiale en électricité. Ce frêle retour a vite été balayé. Au début du mois de mars, tout le monde a dû quitter les lieux. Yaroun est désormais rasé, les familles éparpillées dans tout le Liban.

« Beaucoup de traumatismes »

Sur le parvis du monastère de Joun, les volontaires de SOS Chrétiens d’Orient animent des jeux pour les enfants. Depuis quinze jours, ces jeunes Français enchaînent les missions d’urgence en faveur des déplacés. Ici, ils ont livré des produits de première nécessité, des couettes et des oreillers. En cette fin d’après-midi, ils jouent au foot. Tout le monde rit aux éclats. Mais les jeunes ne ressortent pas indemnes d’une telle situation. Plusieurs mères de famille peuvent en témoigner. Lara vient de la région de Sidon. « Depuis le début de la guerre, mes fils de 12 et 14 ans suivent un traitement bien spécifique. Cette situation crée beaucoup de traumatismes, c’est très difficile… »

Ceux qui habitent dans des quartiers ou des villages préservés des bombes ne sont pas épargnés par le traumatisme de la guerre. Amal habite Achrafieh, le grand quartier chrétien de Beyrouth. Épuisée, elle ne se sent plus en sécurité nulle part. Les larmes aux yeux, elle confie : « Au Liban, nous sommes en guerre depuis 1975. Toujours, la guerre s’arrête, puis recommence ; elle s’arrête, elle recommence… »

Cette lassitude extrême, le Père Sasseen Grégoire la connaît également. Au monastère de Rabweh, au nord de Beyrouth, il accueille environ 150 déplacés. Presque une habitude : en 2024, les réfugiés avaient déjà envahi son monastère. Mais cette année, le cœur est lourd, le visage est marqué par la fatigue et l’inquiétude. « C’est la pire guerre que j’ai connue dans ma vie. Ils plantent de la haine dans tous les cœurs. » Sa leçon de foi est édifiante : « Nous gardons confiance en Dieu et espérons qu’il apaisera les cœurs. L’humanité ne peut pas se construire sur la guerre et sur la haine, mais sur l’amour. »

Un retour ?

Quand pourront-ils retourner chez eux ? Les bombes continuent de tomber sur le Liban. Mais chacun espère. « Nous ne pouvons pas simplement abandonner notre vie, confie Marie. Lorsque la guerre se terminera, si notre maison est encore debout, bien sûr, nous retournerons chez nous. Je suis enseignante à l’école de Qadmous. Nos familles et nos proches sont encore là-bas, sous les bombardements… » Parce que beaucoup de chrétiens du Sud-Liban ont fait le choix de rester.

Revenir, rester, c’est montrer que le sud du Liban demeure une terre chrétienne, foulée par le Christ lui-même. N’a-t-il pas prêché à Tyr et à Sidon ? L’Église ne s’y est pas trompée. Le nonce apostolique au Liban, Mgr Paolo Borgia, s’est lui-même déplacé dans les villages chrétiens du sud du pays, soumis aux ordres d’évacuation de l’armée israélienne. Une façon de montrer qu’au milieu du chaos, l’espérance demeure.