Du Barroux à l'abbaye de Bellefontaine : « Nous voulons être des bâtisseurs de vie en commun » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Du Barroux à l’abbaye de Bellefontaine : « Nous voulons être des bâtisseurs de vie en commun »

À l'approche de la visite de Léon XIV, France Catholique vous éclaire sur les raisons d'espérer dans notre pays. Parmi celles-ci, l'abbaye de Bellefontaine va revivre grâce à douze moines du Barroux à partir du 11 juillet.
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Les douze moines bénédictins de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux en partance pour l’abbaye de Bellefontaine, dans les Mauges (Maine-et-Loire). © Abbaye de Bellefontaine

Dans quel état d’esprit êtes-vous à l’idée de quitter le Barroux pour Bellefontaine?

Père Cyrille : Partir, c’est bien sûr toujours « mourir un peu », surtout pour des bénédictins qui font vœu de stabilité le jour de leur profession. Saint Benoît pensait que le fait de s’enraciner dans un lieu physique était une garantie de sérieux pour le processus de conversion de toute une vie. L’arbre que l’on change souvent de place ne donne rien de bon. Certains d’entre nous sont au Barroux depuis 1981 : 45 ans ! Nous sommes pourtant très heureux d’avoir été choisis pour mener à bien ce projet de nouvelle communauté. C’est une belle aventure que nous propose en cela la providence de Dieu. Quelle joie aussi de penser que nous créerons ainsi un nouveau centre de rayonnement pour la prière liturgique, la vie fraternelle et l’accueil des hôtes. L’idée de reprendre une abbaye vieille de plus d’un millénaire est enfin assez grisante. D’autant que les bâtiments et leur écrin de forêt, de vergers, de lacs et de prairies sont franchement beaux, même s’ils datent seulement du XIXe siècle – les colonnes infernales de la Révolution sont passées par là.

Comment expliquez-vous que ce soient les cisterciens trappistes de Bellefontaine qui soient venus vous chercher pour reprendre l’abbaye ?

Père Samuel, qui a gouverné la communauté de Bellefontaine par intérim, a très bien expliqué la chose : « Les frères ne pouvaient pas continuer à vivre seuls sur cette propriété immobilière du XIXe siècle de 120 hectares, devenue trop grande, pour un petit groupe de moines dont la moyenne d’âge avait atteint 80 ans. Mais l’abbaye va continuer à vivre ! En effet, des bénédictins vont pouvoir reprendre le flambeau de la vie monastique et s’installer à Bellefontaine dans le courant de l’année 2026. » Pourquoi les moines du Barroux ? Nous avons toujours éprouvé de la vénération au Barroux pour le Père abbé un peu mythique de Bellefontaine, Dom Gabriel Sortais (1902-1963). Dans les réunions entre les monastères, des liens se sont aussi créés, notamment avec Père Samuel, qui a rénové le magasin de Bellefontaine sur le modèle de celui du Barroux. Bref, mystérieusement, nos deux communautés se préparaient à quelque chose qui fut une passation du flambeau monastique en un lieu qui n’a presque jamais cessé d’être un lieu de prière, de lecture sainte et de travail manuel, et ce depuis 1000 ans !

La fondation d’une abbaye est un événement considérable au XXIe siècle. Vous sentez-vous une âme de bâtisseur comme les moines bénédictins d’antan ?

Avant tout, nous souhaiterions ne pas nous monter la tête. Notre fondateur du XIXe siècle, le Père Muard, voulait que ses moines se considèrent « comme les derniers des religieux ». Donc démythifions. Nous reprenons une abbaye magnifique, déjà entièrement bâtie. Nous ne sommes donc pas des bâtisseurs. L’église abbatiale, par exemple, a été inaugurée en 1879, construite par les dons de 500 paroisses. S’il y a quelque chose à construire, en revanche, c’est la nouvelle communauté et c’est beaucoup plus difficile que de maçonner des pierres. Pour saint Augustin, le lien entre les moines est l’amitié. Il cite le verset du psaume 132 : « Voyez comme il est bon et comme il est doux pour des frères d’habiter ensemble. » C’est ce chant qui a fait naître les monastères, dit-il. Nous voudrions donc avant tout être des bâtisseurs de vie en commun pour aider une société éclatée à retrouver son unité fraternelle autour d’un Père divin commun.

Si Bellefontaine s’apprête à renaître à la vie bénédictine, est-ce grâce au nombre de vocations du Barroux ? Comment expliquer que les bénédictins attirent aujourd’hui  encore ?

Ici encore, évitons le triomphalisme. Au Barroux, nous recevons une ou deux recrues par an. Aucune raison de pavoiser ! Pensez à Cîteaux et ses filles au XIIe siècle, qui ont réalisé environ 500 fondations en un siècle et rassemblé des dizaines de milliers de moines en un temps record. Depuis mon entrée au monastère, il y a 42 ans, nous sommes restés presque tout le temps 60 moines au Barroux environ. En faisant en tout et pour tout deux fondations. Une au Brésil, qui n’a pas réussi et une près d’Agen qui est maintenant abbaye. La crise des vocations atteint donc aussi les bénédictins. S’ils tiennent mieux le coup que les autres, c’est sans nul doute du fait de la sagesse de leur Règle et par la splendeur de la liturgie qui irrigue toute leur vie.

Comment inscrivez-vous l’histoire du Barroux dans la filiation bénédictine des siècles passés ?

Après la Révolution française, n’ont survécu en France que les Trappistes. Partis à vingt de la Grande Trappe, en 1792, pour se réfugier à la Valsainte en Suisse, ils sont revenus d’exil à près de 500 moines. La vie monastique renaît en 1816 lorsque le Père Urbain Guillet rachète l’abbaye et y installe une communauté trappiste. Dès l’année suivante, une quinzaine de moines vivent déjà à Bellefontaine. Quant aux bénédictins noirs, qui avaient disparu, ils furent recréés par deux prêtres : le tout jeune abbé érudit, Dom Prosper Guéranger, à Solesmes, en 1833, et l’ancien curé de Saint-Martin-d’Avallon, Jean-Baptiste Muard, devenu d’abord missionnaire diocésain, puis fondateur de la Pierre-qui-Vire en 1850. C’est à cette dernière famille missionnaire et pénitente que nous nous rattachons.

Vous vous sentez donc, en tout, les fils des bénédictins du Cœur de Jésus du Père Muard ?

Oui assurément, et c’est pour cette raison que nous ornons nos cellules d’une grande croix rouge sang, et c’est nous qui sommes invités à rejoindre le Christ, comme le voulait le Père Muard. Nous étudions les textes du Père Muard et essayons de vivre de son esprit de douceur, de son zèle des âmes et de son esprit de pénitence. Si nous ne menons pas comme notre fondateur « une vie humble, pauvre et mortifiée », nous ne servons à rien.

Les moines à la suite de saint Benoît ont construit la civilisation occidentale. Comment éviter qu’elle ne s’effondre complètement aujourd’hui ? Ou mieux, comment la rebâtir ?

Dom Gérard, fondateur du Barroux, aurait sûrement répondu quelque chose du genre de ce qui suit : « Notre monde est un monde de détresse. Et jamais peut-être n’a-t-il eu tant besoin du message de saint Benoît. On ne peut se cacher que la société moderne tombe chaque jour un peu plus dans la barbarie matérialiste. Saint Benoît peut nous aider à nous prémunir contre elle : lisons sa Règle, méditons-la, pénétrons-nous-en, et nous serons surpris de la sentir si adaptée aux conditions actuelles. Les hommes post-modernes croient leur idéologie plus prometteuse que notre foi. Mais s’ils voient se vivre, sous leurs yeux, une forme de vie supérieure à ce qu’ils rêvent vainement de réaliser, ils viendront demander aux moines le secret de l’harmonie perdue, et le moyen de vivre en société. Même si cela demande deux ou trois cents ans. Gardons confiance ! La vérité est une plante vivace : elle finit toujours par percer la carapace de terre qui la recouvre. »

L’installation à Bellefontaine se fera solennellement le 11 juillet, jour de la Saint-Benoît. Qu’est-ce qui définit la spiritualité de saint Benoît ?

Je vais ici encore laisser Dom Gérard vous répondre. La spiritualité de saint Benoît ? On peut la résumer en deux mots : sens de Dieu, sens de l’homme. Dès les premiers mots de la Règle, l’homme est mis en présence de Dieu, invité à écouter, à obéir, et à craindre de déplaire à son Père et à son Seigneur, car il est fils et serviteur. Le fleuve liturgique emporte toute sa vie et vient lui apprendre à marcher devant Dieu. Voilà pour le sens de Dieu. Le monastère est encore éducateur parce qu’il est une famille. Peu à peu, l’âme en reçoit une empreinte et s’éduque aux vertus naturelles, à ne pas tricher avec l’être des choses, à bien travailler. La charité s’y inscrit dans des coutumes, des rites, des signes de respect et de courtoisie. On a parlé d’une civilisation de la bonté instaurée par Cluny aux Xe-XIIe siècles. Et ce n’est pas seulement du fait des distributions de blé aux pauvres, mais parce qu’il régnait dans la célèbre abbaye une atmosphère de bonté douce et efficace qui pacifiait les cœurs. L’hospitalité, vertu antique qui plonge ses racines dans les plus anciennes civilisations, ne cesse d’être en vigueur dans les monastères depuis quatorze siècles. C’est le Christ lui-même, dit saint Benoît, qui est adoré dans la personne des hôtes. Et le pardon ! Chaque jour le Père abbé du monastère chante à haute voix le Pater, pour que les moines se rappellent qu’ils doivent se pardonner leurs offenses mutuelles, s’ils veulent que Dieu leur pardonne leurs fautes. Voilà pour le sens de l’homme.

Pour être simple, il faut cependant reconnaître que la Règle ne demande qu’une chose au jeune homme qui veut être moine : «qu’il cherche vraiment Dieu» (chapitre 58). Les monastères sont des doigts silencieux dressés vers le Ciel, le rappel obstiné et intraitable, qu’il existe un autre monde de vérité et de beauté, dont celui-ci est l’annonce et qu’il préfigure.