Le dynamisme des pèlerinages de saint Joseph - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Le dynamisme des pèlerinages de saint Joseph

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© Michel Pourny

Le dynamisme des pèlerinages de saint Joseph

Le dynamisme des pèlerinages de saint Joseph

Discrète, la figure de saint Joseph, fêté le 19 mars, attire de plus en plus d’hommes, désireux de suivre le Christ et cherchant un guide pour affronter les difficultés de la vie. À Paris, ils seront des milliers ce 21 mars, avant les grands pèlerinages de juin-juillet. Celui de Cotignac fête ses 50 ans. Notre reporter s’est glissé parmi eux.
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Comme chaque année depuis 2010, des centaines d’hommes – 2 000 au dernier décompte – regroupés en chapitres, vont transhumer ce 21 mars entre les plus hauts lieux spirituels de Paris. À l’aube, pour les plus courageux, le rendez-vous est donné sur le parvis de Notre-Dame de Paris, dès 5 h 00 du matin. La ville dort encore, les quais sont silencieux, et déjà les premiers groupes se forment, capuches relevées, café à la main, regards encore marqués par la nuit mais déterminés. Dans la pénombre bleutée qui précède le jour, les voix s’élèvent pour un premier chant, encore hésitant, puis plus assuré. Le pas s’accorde, les intentions se déposent, et l’on confie à Dieu les heures à venir.

Après le déjeuner, les chapitres convergeront vers la basilique du Sacré-Cœur pour un temps d’adoration et une phase de confessions « non-stop ». Là, au cœur de Montmartre, le silence devient plus éloquent que les paroles. Les files s’organisent devant les prêtres disponibles ; certains attendent longuement, d’autres hésitent encore, puis se décident. Beaucoup témoignent que ce moment constitue le véritable pivot de la journée : déposer ce qui pèse, demander pardon, repartir plus léger. Et puis, en fin d’après-midi, l’ultime étape mènera à Saint-Sulpice, où Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre, célébrera la messe de la solennité de saint Joseph. La liturgie, solennelle et sobre à la fois, vient couronner les kilomètres parcourus et donner sens à l’effort consenti.

On marche, on écoute, on prie

Pour beaucoup, cette marche parisienne constitue la première étape d’une séquence plus vaste, d’échelle nationale : le pèlerinage des pères de famille, qui se tiendra du 4 au 6 juillet prochains vers Cotignac ou Vézelay pour les routes principales, dont les origines remontent à 1976 – il y a 50 ans ! Trois jours de marche, de bivouac et de prière, à travers champs et forêts, qui prolongent et amplifient l’élan initié au cœur de la capitale. Certains y participent depuis des années, d’autres s’y préparent pour la première fois, souvent à l’invitation d’un ami, d’un frère, d’un collègue.

Comment comprendre cet élan, cette fidélité qui ne se dément pas et qui, année après année, attire de nouveaux visages ? Il fait converger deux approches étroitement liées. D’abord une démarche horizontale, fraternelle : des hommes qui acceptent de quitter leur isolement pour marcher ensemble, partager leurs joies et leurs fardeaux, découvrir qu’ils ne sont pas seuls à affronter les mêmes défis. Ensuite une démarche verticale, profondément spirituelle : remettre Dieu à la première place, interroger la cohérence entre foi professée et vie vécue, se laisser déplacer intérieurement, parfois bousculer.
Cet esprit procède de quatre points majeurs : l’accueil de tous, sans condition préalable ; l’absence de jugement sur les états de chacun ; l’absence de formalisme, qui laisse place à la simplicité ; et une volonté profondément ancrée de s’interroger sur la place de Dieu dans la vie de chaque pèlerin. Personne ne demande d’où l’on vient, ce que l’on a réussi ou raté, si l’on est un pratiquant assidu ou un croyant hésitant. On marche, on écoute, on prie. Cette simplicité désarme les méfiances et ouvre des espaces de parole inattendus.

Tous ces axes ramènent à saint Joseph, à sa discrétion, à son silence fécond, à son rôle essentiel de protecteur et d’éducateur. Il n’est ni prédicateur ni thaumaturge dans les Évangiles ; il est l’homme du concret, de la fidélité quotidienne. Il parle peu – ou plutôt, l’Écriture ne rapporte aucune de ses paroles – mais il agit. Il accueille, il protège, il travaille, il veille. Cette dimension est soulignée par l’un des chants les plus entonnés à cette occasion : « Humble gardien de la Sainte Famille, époux fidèle, père vigilant, dans la confiance tu n’as pas craint de recevoir chez toi Marie, l’aurore du Salut. » Beaucoup y reconnaissent une vocation discrète mais décisive : tenir sa place, même dans l’ombre.

Alors la voici tout entière, cette foule de pèlerins qui avance pour vivre « un moment vital de ressourcement, de prière et d’échange », comme l’explique Bruno, responsable d’un chapitre des Yvelines. Quelle moyenne d’âge donner à cette assemblée d’hommes ? Pour l’essentiel, ce sont des pères de famille oscillant entre la quarantaine et la soixantaine. Les cheveux grisonnent parfois, les genoux rappellent les années qui passent, mais l’ardeur demeure. On y voit aussi des mariés de fraîche date, encore surpris par la responsabilité nouvelle qui leur incombe, des jeunes papas émerveillés et inquiets à la fois devant leur premier enfant. D’autres sont plus mûrs, déjà confrontés au lâcher-prise lorsque leurs enfants entrent dans la vie adulte, les études, leurs premiers amours, et qu’il faut apprendre à conseiller sans imposer.

Une communauté de préoccupations

Il y a également des grands-pères soucieux de transmettre, des célibataires qui espèrent fonder un foyer, des époux chez qui l’enfant tarde à venir ou ne viendra pas, des divorcés, des remariés, parfois blessés mais désireux de continuer la route. Tous viennent confier à saint Joseph des combats qu’ils pensaient mener solitairement : inquiétudes professionnelles, tensions conjugales, questions éducatives, doutes spirituels, fatigue morale. Le simple fait de découvrir que d’autres traversent des épreuves semblables agit comme un soulagement.

Car c’est là un des aspects les plus frappants de ces marches et pèlerinages : l’étonnante communauté de préoccupations qui unit les participants. Les histoires personnelles diffèrent, les parcours sociaux varient, mais les interrogations convergent. Comment être un bon père dans un monde incertain ? Comment aimer son épouse dans la durée, quand l’usure du quotidien menace la fraîcheur des débuts ? Comment exercer l’autorité sans dureté, poser des limites sans blesser ? Comment tenir bon lorsque la pression professionnelle s’intensifie, lorsque la reconnaissance tarde, lorsque le sens semble se diluer ?

Certains avancent dans la vie avec assurance, non sans embûches, et viennent confier à saint Joseph leur quotidien, reconnaissant en lui « un exemple de celui qui travaille efficacement sans se plaindre, qui accomplit humblement sa tâche en réfléchissant, en faisant confiance à la direction générale – divinement compétente », comme le souligne Jean, fidèle marcheur depuis des années. D’autres arrivent plus fragiles, parfois à la limite de la rupture. Ils ne cherchent pas des solutions toutes faites, mais une écoute, un soutien, une lumière.

Si les pèlerins de saint Joseph correspondent pour partie à une sociologie classique, un regard attentif révèle une diversité réelle. On croise des cadres et des artisans, des chefs d’entreprise et des salariés, des militaires, des enseignants, des commerçants, des professions libérales. Tel chapitre de la petite couronne parisienne entraîne chaque année des grossistes de Rungis sur les chemins de Vézelay, sous la bannière d’un chapitre des Hauts-de-Seine. Les accents se mêlent, les expériences aussi. Cheminer vers saint Joseph, c’est consentir à se dépouiller de son appartenance sociologique pour devenir simplement frère parmi des frères.

« Marcher et suer ensemble, prier et chanter ensemble pendant trois jours, c’est un formidable carburant qui redynamise et redonne de l’espérance. C’est important de ne pas être seul », confie Jean-Paul, contre-amiral de réserve, fidèle entre les fidèles. Cette fraternité concrète, faite de gestes simples – partager une gourde, aider à monter une tente, porter le sac d’un compagnon fatigué – enracine la spiritualité dans le réel.

Un chemin de compassion et de pardon

Quel est donc l’élément qui unit tous ces hommes ? Ce n’est pas une poussée de testostérone ni un désir clanique de se retrouver entre « mâles » pour commenter les performances du XV de France autour d’une bière – même si la convivialité a sa place et que les rires ne sont pas absents. Quiconque les observe peut en témoigner : l’ambiance est joyeuse, mais jamais tapageuse. Les tenues techniques, parfois gris souris, parfois fuchsia ou vert pistache, imposées par les standards du matériel outdoor contemporain, rappellent davantage l’humilité du marcheur que l’affirmation virile. « J’étais venu ici il y a vingt-cinq ans en uniforme de routier ; me revoici en pauvre pèlerin sous coupe-vent synthétique », s’amuse Étienne, 41 ans.

Non, ce qui unit ces hommes est plus profond : l’expérience d’un chemin de compassion et de pardon. Sur les routes du pèlerinage des pères de famille, les échanges dépassent rapidement les banalités. Les équipes se constituent en petits groupes où la parole circule librement. On s’écoute sans interrompre, sans chercher à corriger. Difficultés passagères liées au travail, incertitudes matérielles, tensions familiales sont partagées sans fard. Mais surgissent aussi des souffrances plus intimes : incapacité à prier, silence installé dans le couple, relations compliquées avec les enfants, addictions diverses – alcool, drogue, pornographie – qui minent l’estime de soi et la paix intérieure.

Dans ces confidences murmurées au détour d’un chemin ou à la lueur d’un feu de camp, saint Joseph apparaît comme une figure rassurante. Avec ses outils de charpentier et son bouquet de lys, symbole de pureté, il incarne à la fois la force et la délicatesse, la fermeté et la miséricorde. Il rappelle qu’une vie droite ne se construit pas en un jour, mais dans la patience et la persévérance.

Ainsi se dessine, au fil des kilomètres, une fraternité discrète mais réelle. On y apprend à écouter avant de parler, à prier pour l’autre sans bruit, à demander pardon, parfois à se pardonner à soi-même. Le pas se fait plus sûr, non parce que les problèmes disparaissent, mais parce qu’ils sont portés ensemble et déposés dans la prière. Et lorsque, au terme de la journée, la messe rassemble les chapitres, beaucoup savent qu’ils ont franchi une étape intérieure.

Ils repartiront vers leurs familles et leurs responsabilités, non comme des héros d’un jour, mais comme des hommes renouvelés dans leur mission ordinaire : aimer, protéger, transmettre. Le pèlerinage ne résout pas tout, mais il remet les priorités en ordre. Sous le regard silencieux de saint Joseph, ils auront redécouvert que la fidélité quotidienne, loin d’être médiocre, peut devenir un chemin exigeant de liberté et, pour qui y consent, un authentique chemin de sainteté.

Guillaume Bonnet


Informations : https://pelerinagedesperes.fr/