Quelle analyse faites-vous du vote des députés ?
Jean-Marie Le Méné : Ce texte est intrinsèquement mauvais et, comme toutes les lois sociétales, il est appelé à évoluer… Ses partisans assurent que la pratique de l’euthanasie et du suicide assisté restera très « encadrée ». Mais les quelques limites qui subsistent encore voleront très vite en éclat. Si l’euthanasie devient un soin, comme le laissent entendre ses promoteurs, pourquoi la refuserait-on aux enfants ? Ce n’est pas du tout une loi équilibrée ! Par ailleurs, elle est présentée comme une loi de progrès social. Mais comment peut-on soutenir cela, sachant que seuls les riches pourront payer les soins palliatifs, et que les pauvres n’auront d’autres choix que de se soumettre à l’euthanasie ? Ils seront les premiers « éligibles » à cette « aide à mourir ». C’est glaçant ! Que les députés de gauche ne veuillent pas le voir montre que ce texte est essentiellement idéologique.
Quels sont les points notables à retenir de cette loi ?
Rien n’a fondamentalement changé depuis l’examen de ce texte en première lecture. Certains députés ont tenté d’atténuer la rigueur de ce projet, mais sans y parvenir – ce qui prouve encore une fois que ses promoteurs campent sur une position idéologique. Tous les amendements proposés pour soustraire à l’euthanasie les personnes porteuses de handicap mental, de déficiences intellectuelles, de troubles psychiatriques, ont été rejetés ! Ses partisans avancent le respect du « consentement libre et éclairé » des personnes handicapées – mais c’est gravement méconnaître le handicap ! Par ailleurs, le consentement peut-il vraiment être libre et éclairé lorsqu’on souffre beaucoup, que l’on est à moitié conscient, que l’on est seul ? Il est très facile d’abuser de la situation.
Je note aussi que l’amendement précisant que les soins palliatifs ne devaient pas « hâter la mort » a été rejeté : à l’issue de ces débats, la frontière entre les soins palliatifs et l’euthanasie n’est plus si claire, ni étanche. Il y a là une grave confusion, dont on peut craindre qu’elle soit entretenue…
En fait, personne ne veut l’avouer explicitement mais il s’agit bel et bien d’un projet « économique ». Ce texte n’est pas motivé par une haine envers les handicapés ou les personnes âgées, mais on les considère comme des bouches inutiles… « Les faibles et les ratés peuvent périr et nous devons les y aider. C’est le principe de notre charité », disait Nietzsche. Voilà ce qui anime cette loi : une mentalité eugéniste. Les personnes les plus vulnérables seront les premières victimes. Nous allons rentrer dans une médecine de pénurie, de tri. Il y aura des priorités.
Les partisans de l’euthanasie disent que ce « droit à l’aide à mourir » est un choix libre, qui n’a pas d’impact sur ceux qui le refusent. Que répondre ?
C’est une fausse liberté. Pour le médecin comme pour le patient. Même si le médecin peut refuser d’administrer la substance létale, l’acte aura lieu. Concernant le patient, je le répète, il n’est pas du tout certain que son choix soit libre et éclairé. Et mourir par euthanasie ne libère pas. C’est mourir par ressentiment, par amertume. C’est mourir par défaut d’amour. Or, ce que nous souhaitons, c’est mourir avec gratitude, pour ce qu’on a vécu, pour la manière dont nous avons été accompagnés. Il ne s’agit pas d’être doloriste, mais il faut du temps pour mourir. Or, avec cette loi, on gomme cette attente obligée et saine.
N’y a-t-il pas des raisons d’espérer ? En première lecture, en mai 2025, 305 députés avaient voté pour cette proposition de loi et 199 contre. Aujourd’hui, on compte 299 voix pour et 226 contre. L’écart se réduit…
De quelque façon qu’on prenne le problème, la proposition de loi sur « l’aide à mourir » a été votée à une nette majorité : il existe bien un socle important de députés convaincus de la nécessité de légaliser l’euthanasie et le suicide assisté. Certes, l’écart s’est réduit, grâce aux débats. Certains hommes politiques ont été courageux, et se sont exprimés avec beaucoup de conviction et de force, nous savons sur qui compter. Mais, en démocratie, c’est le nombre qui compte. Et nous sommes toujours minoritaires…
Que répondre à l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) qui prétend que les Français sont massivement favorables à l’euthanasie ?
Il existe plusieurs façons de faire les sondages et de les interpréter. L’ADMD a formulé sa question de manière presque oratoire, parlant d’« aide active à mourir », accentuant sur la souffrance du malade en fin de vie. La définition est complexe dans la tête des gens. Tout comme la limite avec les soins palliatifs. Dans ces conditions, il est possible d’obtenir de forts pourcentages. Mais je constate aussi qu’une étude de la Fondapol démontre, au contraire, que les Français, quand on prend le temps de leur expliquer les enjeux, sont
contre l’euthanasie.
Et maintenant, à notre échelle, comment continuer à lutter contre l’adoption de ce texte ?
Ce texte va maintenant retourner devant les sénateurs, qui l’avaient rejeté en première lecture. Il faut leur écrire, les encourager à résister, à prendre le temps. Il faut empêcher la précipitation du vote final, précipitation encouragée par le gouvernement. Il faut défendre les soins palliatifs, les handicapés, souligner le flou de la frontière entre ces deux propositions de loi, celle sur l’euthanasie et celle sur les soins palliatifs.
Que peut faire l’Église ?
Elle ne peut pas se contenter de rappeler simplement sa position : tout le monde la connaît déjà. Nous attendons des évêques une juste et légitime indignation. Et une défense ferme des communautés religieuses hospitalières, comme les Petites Sœurs des Pauvres. Soigner et accompagner les pauvres et les malades en fin de vie, c’est leur vocation ! Certaines congrégations hospitalières ont annoncé qu’elles quitteraient la France car il n’est pas question pour elles de violer l’interdit de tuer. Or elles s’occupent de milliers de patients. Nos élus sont-ils prêts, par idéologie, à réduire encore l’offre de soins ? Nous devons continuer à nous mobiliser.
