« Va, François, et répare ma maison qui, tu le vois, tombe en ruines. » Après avoir entendu cette révélation du crucifix de la chapelle Saint-Damien, près d’Assise, le jeune homme entreprend de réparer le bâtiment, avant de comprendre que le Christ lui demande bien plus : réparer l’Église malade des péchés et du manque de foi des laïcs et des clercs en particulier… Désormais, lui qui, selon la tradition, ira sur les chemins en répétant douloureusement « l’amour n’est pas aimé ! », n’aura plus qu’un désir : réparer l’amour divin, en compensant les blessures qui lui sont infligées par l’indifférence et les péchés. Ce sera l’œuvre de sa vie.
« La très pure figure de saint François »
Par la radicalité de sa réponse à cet appel pressant de Dieu, à travers la pauvreté et la pénitence, François « apparaît en quelque sorte comme le précurseur de la spiritualité de la réparation », demandée, au XVIIe siècle, par le Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie Alacoque, à Paray-le-Monial, explique Sœur Thérèse-Emmanuelle, franciscaine réparatrice de Jésus-Hostie. Une communauté fondée par l’abbé Louis Le Roux de Bretagne, à la fin du XIXe siècle, dans le but de poursuivre l’œuvre de réparation de saint François, au milieu des blessures infligées par l’athéisme et le rationalisme dans les âmes. Ce prêtre très spirituel avait saisi « le tournant qu’avait marqué », dans l’histoire de la spiritualité de la réparation, « la très pure figure de saint François d’Assise », écrit le Père Édouard Glotin, s. j. (La vie réparatrice, Éditions Saint-Léger). D’autres avant saint François avaient, bien sûr, voulu réparer « par leur vie d’amoureuse pénitence les désordres de la société », poursuit le Père Glotin, en particulier les mouvements de pénitents, qui cherchaient à vivre un retour aux sources de l’Évangile dans une période où les mœurs étaient relâchées. Si « François s’insère » dans « ce mouvement réformateur et réparateur de son temps, il lui donne un élan plus audacieux et plus pur, en le pénétrant d’une immense tendresse pour Jésus et du désir d’en devenir les vivantes copies », précise-t-il. Ainsi, « le sillon ouvert par François est celui du courant réparateur moderne », révélé à Paray-le-Monial, au XVIIe siècle.
« Un très éminent degré de gloire »
Avec quatre siècles d’avance, il répond aux demandes répétées du Sacré-Cœur de Jésus à Marguerite-Marie : « J’ai soif, je brûle du désir d’être aimé ! » ; « Je ne trouve presque personne qui s’efforce, selon mon désir, de me désaltérer en rendant quelque retour à mon amour » ; « Donne-moi ce plaisir de suppléer à leurs ingratitudes »… C’est au cours de ces mêmes apparitions que le Sacré-Cœur lui-même confirmera cette place unique du saint d’Assise dans la spiritualité de la réparation. Sainte Marguerite-Marie relate ainsi l’événement du 4 octobre 1673 : « Un jour de Saint-François, à mon oraison, Notre Seigneur me fit voir ce grand saint revêtu d’une lumière et splendeur incompréhensibles et élevé en un très haut et éminent degré de gloire, au-dessus des autres saints. » La raison de cette « gloire » lui est révélée comme étant le fruit de « la conformité qu’il a eue à la vie souffrante de notre divin Sauveur […] et de l’amour qu’il avait porté à sa sainte Passion » et des stigmates qu’il en avait reçus, « ce qui l’avait rendu un des plus aimés favoris de son Sacré-Cœur ».
Au cours de cette vision, Jésus révèle également à la voyante que saint François a si bien consolé son Cœur, qu’il a reçu le « grand pouvoir d’obtenir l’application efficace du mérite de son Sang précieux », faisant de lui « le distributeur de ce divin trésor ». Ainsi, ayant aimé le Christ jusqu’au bout, il bénéficie des clés du trésor des grâces du Précieux Sang et le don d’en faire bénéficier les âmes… Au cours de cette apparition, sainte Marguerite-Marie reçoit saint François comme son guide particulier pour la « conduire dans les peines et les souffrances qui (lui) arriveraient », lui qui avait su si parfaitement en faire une voie d’amour.
Une immense tendresse
C’est à travers le dépouillement total que François vivra cet amour réparateur, désirant être configuré au Christ jusqu’à l’union aux souffrances du Calvaire. En 1224, raconte saint Bonaventure, disciple du Poverello, dans sa Legenda Major, « dans son désir de lui devenir semblable, François a demandé au Christ deux privilèges : “Que je sente dans mon âme et dans mon corps […] cette douleur que toi, ô doux Jésus, tu as endurée à l’heure de ta très cruelle Passion. Que je sente dans mon cœur […] cet amour sans mesure dont toi, Fils de Dieu, tu étais embrasé et qui te conduisait à endurer volontiers une telle Passion pour nous pécheurs.” » Il est alors « transformé, par compassion, en Celui qui, dans son excès d’amour, voulut être crucifié ». Il reçoit les stigmates par la vision d’un séraphin (ange), signifiant par-là, selon Bonaventure, que « ce n’était pas le martyre de son corps, mais l’amour incendiant son âme qui le transformerait à la ressemblance du Christ crucifié ». Bouleversé, le pauvre d’Assise voit s’imprimer dans sa chair les cinq plaies du Crucifié, sceau de son amour… Il est le premier stigmatisé de l’histoire de l’Église. « Le monde se refroidissant, Dieu, pour enflammer les cœurs du feu de son amour, avait renouvelé, dans la chair du bienheureux François, les plaies sacrées de son Fils », rappelait l’oraison de la fête liturgique de ses Stigmates (supprimée par la réforme liturgique). Bonaventure précise que son désir de réparer était si grand que « son côté droit portait l’empreinte d’une cicatrice rouge, comme s’il eût été traversé d’un coup de lance, et souvent le sang s’échappait de cette plaie avec une abondance telle que tous les vêtements du saint en étaient pénétrés ».
Pourtant, insiste Sœur Thérèse-Emmanuelle, « le sens de ces stigmates n’a rien de doloriste, il ne s’agit absolument pas d’une recherche de la souffrance pour la souffrance. François a seulement désiré cette union totale, par amour du Christ et des âmes. » Désormais, « attaché ainsi à la croix de Jésus-Christ, François ne brûlait pas seulement en son corps et en son cœur d’un amour séraphique pour Dieu, il avait soif avec son Sauveur du salut de toutes les âmes. Comme les marques des clous dans ses pieds, prenant chaque jour plus d’extension, l’empêchaient de marcher, il faisait porter son corps, déjà à moitié éteint, par les villes et les bourgs, afin d’exciter les hommes à embrasser la croix de Jésus », révèle saint Bonaventure.
François, va, et répare ma maison !, Franciscaines Réparatrices de Jésus-Hostie, Saint-Léger éditions, 200 pages, 18 €.
Prier une année avec saint François, sous la direction de Jacques Penelle, Scriptorium Perpetuum, 134 pages, 25 €.
