« Ô ma bonne Mère, me voici de nouveau prosternée à vos pieds. Vous ne pouvez pas refuser de m’entendre. Vous n’avez pas oublié que je suis votre fille et que je vous aime. Accordez-moi donc de votre divin Fils la santé de mon pauvre corps pour sa gloire. »
Ces quelques lignes sont d’une femme encore jeune, 32 ans, et pourtant à l’article de la mort : Estelle Faguette. Une femme simple, lingère, puis bonne d’enfants, atteinte d’une tuberculose incurable malgré les soins qui lui sont prodigués. En décembre 1875, alors qu’elle agonise, Estelle écrit à la Sainte Vierge. Et fait déposer sa lettre – son dernier recours – dans la réplique de la grotte de Lourdes édifiée dans le parc du château que possèdent ses maîtres, près de Pellevoisin. Angoissée de laisser ses parents sans soutien, elle demande à guérir. Mais son état continue de se dégrader.
Guérie par Marie
Tout bascule dans la nuit du 14 février 1876. Estelle aperçoit, au pied de son lit, le diable. Alors seulement Notre-Dame apparaît et le chasse : « Que fais-tu ici ? Ne vois-tu pas qu’elle porte ma livrée [un scapulaire] et celle de mon Fils ? » Puis, à la mourante : « Ne crains rien ! Mon Fils va se laisser toucher. Tu souffriras encore cinq jours en l’honneur des cinq plaies de mon Fils. […] Si mon Fils te rend la vie, je veux que tu publies ma gloire. » Le lendemain, elle précise : « Tu seras guérie samedi. Tu souffriras et ne seras pas exempte de peines : c’est ce qui fait le mérite de la vie. » Puis l’Immaculée évoque l’étendue des péchés d’Estelle avant d’affirmer : « Tu as, par ta résignation, racheté tes fautes. Je suis toute miséricordieuse et maîtresse de mon Fils. »
Le 18 février, Estelle se lève, guérie. Notre-Dame lui dicte alors le texte de l’ex-voto à faire graver dans l’église de Pellevoisin : « J’ai invoqué Marie ; elle m’a obtenu de son Fils ma guérison complète. » Puis elle poursuit : « Si tu veux me servir, sois simple et que tes actes répondent à tes paroles. […] Ce qui m’afflige le plus, c’est le manque de respect qu’on a pour mon Fils dans la sainte communion et l’attitude de prière qu’on a quand l’esprit est occupé à autre chose. Je dis ceci pour des personnes qui pensent être pieuses. » Un message qu’elle complète début juillet : « Par moi, mon Fils touchera les cœurs les plus endurcis. Je suis venue spécialement pour la conversion des pécheurs. »
« Je choisis les faibles »
À partir du 3 juillet, des gouttes de rosée tombent en pluie lumineuse des mains de la Vierge. C’est le symbole des grâces qu’elle veut répandre – ce qu’elle confiera à Estelle après deux mois sans se montrer. La voyante s’est ouverte à son confesseur, qui lui a défendu de revenir au village, dans la chambre des apparitions. Elle s’y est résignée, bon gré mal gré… et son effort est récompensé ! La Vierge lui apparaît de nouveau le 9 septembre. « J’attendais un acte d’obéissance. Tu as bien le caractère des Français ; ils veulent tout savoir avant d’apprendre et tout comprendre avant de savoir. »
La France. Voilà, pour Marie, un sujet d’inquiétude ! « Que n’ai-je pas fait pour elle et, pourtant, elle refuse d’entendre. Je ne peux plus retenir mon Fils. La France souffrira. » Estelle a la révélation de terribles guerres à venir et d’épreuves frappant l’Église en raison de ses fautes et divisions. Marie ne laisse pas espérer d’échappatoire au châtiment mais offre un moyen de Salut individuel : un scapulaire blanc orné du Sacré-Cœur qu’elle montre à la voyante. « Depuis longtemps, les trésors de mon Fils sont ouverts ; qu’ils prient ! J’aime cette dévotion. » Dès lors, Estelle fabrique des copies du scapulaire et le diffuse.
Le 8 décembre 1876, Notre-Dame vient une dernière fois, mais lui promet de rester « invisiblement » auprès d’elle afin de la soutenir dans « le temps des épreuves ». Sur les gouttes de rosée lumineuses qui coulent de ses mains, Estelle lit : « Piété, salut, confiance, santé, conversion » et entend : « Ces grâces sont de mon Fils. Je les prends de son cœur, Il ne peut me refuser. » Marie lui répète l’avoir choisie « pour publier sa gloire et répandre cette dévotion ». Et lui redit qu’elle devra broder beaucoup de scapulaires et prier en réparation des outrages infligés au Christ dans le sacrement de son amour. Puis elle lui donne à baiser le Sacré-Cœur du scapulaire.
Marie, reine de la France
Trois enquêtes canoniques seront lancées pour reconnaître le caractère miraculeux de sa guérison, sans se prononcer sur la réalité des apparitions. Même si Léon XIII – dont elle a prophétisé l’élection – la reçoit en 1900, la voyante sera moquée et même persécutée. Pourtant, elle restera fidèle jusqu’à sa mort, le 23 août 1929, à la mission que lui a confiée « la Mère miséricordieuse ». Mais quel en est le sens ? Les quinze manifestations de Notre-Dame à Estelle Faguette récapitulent, dans leur complexité, ce que la Vierge dit depuis 1830. Dans les apparitions de Pellevoisin, de subtiles allusions aux précédentes se dessinent. La réplique de la grotte de Lourdes où Estelle fait déposer sa supplique à la Mère céleste rappelle évidemment les apparitions de l’Immaculée Conception à sainte Bernadette en 1858. Mais ce n’est pas tout.
En 1830, rue du Bac, Catherine Labouré voit des rayons, symboles des grâces qu’on demande, tomber des mains de la Vierge. Ici, c’est « une pluie » ou plutôt une abondante rosée qui en ruisselle : « Rorate caeli desuper et nubes pluant Justum », chante-t-on durant l’Avent : « Cieux, répandez d’en haut votre rosée et que les nuées fassent descendre le Juste. »
Dans ce qu’elle révèle à Estelle, Marie corrige aussi le message qu’elle adresse aux petits bergers de La Salette, en 1846. Sur la montagne dauphinoise, Marie en pleurs disait : « Le bras de Mon Fils est si lourd que je ne peux plus le retenir. » Trente ans après, elle affirme être « la Maîtresse de Son Fils », capable de tout obtenir de Lui car elle est « la toute miséricordieuse ».
Les apparitions de Pellevoisin complètent enfin celle de Pontmain, en 1871. Marie promet à Estelle sa guérison en lui disant : « Mon Fils va se laisser toucher. » Cette guérison interviendra au terme d’une agonie suspendue, épreuve purificatoire préparant la voyante à sa mission : « Publie ma gloire ! » – ce message constituant la nouveauté de Pellevoisin.
Quelle est cette gloire, sinon celle que prophétisait saint Louis-Marie Grignion de Montfort au sujet du rôle de Marie dans les derniers temps et le second avènement de son Fils ? Autant le premier avènement aura été caché dans le secret de Nazareth et de Bethléem, autant le second doit être éclatant puisqu’il manifestera la victoire finale de la Femme sur le serpent dont elle écrasera la tête. Il est d’ailleurs au chevet d’Estelle mourante, ce serpent qui tente de la terrifier, comme il voudrait terrifier les apôtres mariaux des derniers temps. Mais la seule vue de Marie le fait fuir. Notre-Dame ne prétend pas qu’Estelle est sans péché. Mais le fait d’essayer de les réparer suffit à la Mère miséricordieuse. Comment ? Notre-Dame n’a qu’une injonction : « Qu’ils prient » ! en montrant le Sacré-Cœur et en rappelant que « les trésors de mon Fils leur sont ouverts depuis longtemps » ; et qu’ils prient évidemment le rosaire qui triomphe de tout.
Reste à ne pas se borner à une piété d’apparence, celle de ces « gens qui se croient pieux et prennent l’attitude de la prière alors que leur esprit est occupé ailleurs ». Reste à demeurer calme, de ce calme qui est celui de l’abandon à la Providence – ce que ne fait pas la France, qui n’a pas tiré les leçons des désastres de 1870-1871 et tolère un gouvernement de plus en plus hostile à la foi. Ce que ne fait pas non plus l’Église, en proie aux divisions.
Force est d’admettre qu’un siècle et demi plus tard, le constat s’est dramatiquement aggravé. Demeure la promesse intangible de Celle qui est Mère et Reine : « Qu’ils aient confiance en Moi. » L’Espérance demeure.
