Lors des quatre premières apparitions, le « singe de Dieu » est présent puis n’apparaît plus. Il reviendra d’une manière plus discrète à travers l’action d’un prêtre, le Père de Haza, féru d’exorcisme et grand utilisateur du scapulaire pour son activité d’exorciste.
Estelle, le diable, une affaire de conversion
La première apparition de la Vierge commence par une manifestation démoniaque. Dans la nuit du 14 au 15 février 1876, Estelle, alitée, voit le diable au pied de son lit. Citons ses propres mots : « Quand tout à coup apparut le diable au pied de mon lit, oh ! que j’avais peur, il était horrible, il me faisait des grimaces ; à peine était-il arrivé, que la Sainte Vierge apparut de l’autre côté, dans le coin de mon lit. […] Le diable apercevant la Sainte Vierge, il se recula en tirant mon rideau et le fer de mon lit, ma frayeur était abominable, je me cramponnais à mon lit. Il ne parla pas, il tourna le dos, alors la Sainte Vierge lui dit sèchement : “Que fais-tu là, ne vois-tu pas qu’elle porte ma livrée et celle de mon Fils ?” Il disparut en gesticulant, alors elle se retourna vers moi, et me dit doucement : ”Ne crains rien, tu sais bien que tu es ma fille.” »
Il se manifestera à nouveau dans la nuit du 15 au 16 février : « La seconde nuit, je revis le diable, et je reprenais peur, il se tenait un peu plus loin. La Sainte Vierge parut presque aussitôt que lui, et elle me dit : “N’aie donc pas peur, je suis là…” » De même pour les deux nuits suivantes : « La troisième et la quatrième nuit, je revis le diable, il se tenait si loin, c’est à peine si je distinguais ses gestes. »
La manifestation démoniaque est en elle-même conforme à ce qu’on sait de son auteur. Il est horrible, difforme, sa laideur accentuée par un jeu de grimaces et, lorsqu’il se retire, il le fait en gesticulant, c’est-à-dire en manifestant un comportement désordonné. Disharmonie, laideur, peur de Dieu, rien de bien nouveau en ce qui le concerne.
En revanche, il est intéressant de mettre en parallèle ses manifestations sur les quatre nuits avec le chemin spirituel d’Estelle durant ces nuits. En effet, la disparition progressive du démon va être inversement proportionnelle au progrès spirituel réalisé par la voyante, sous la conduite de la Vierge Marie.
Le démon dans la vie du chrétien
Lors de la première apparition, la Vierge formule le cœur du message. Il s’agit pour Estelle de s’unir aux souffrances du Christ et de publier la gloire de Marie. La finalité de la mariophanie établie, les apparitions suivantes vont être l’occasion de préparer Estelle pour qu’elle puisse répondre à cette mission. Pour cela, la Vierge l’invite à regarder le passé, c’est-à-dire à prendre conscience de ses fautes pour lesquelles Estelle n’avait pas eu de regret suffisant. La douleur ressentie face aux graves reproches de la Vierge empêche la voyante de dire quoi que ce soit tellement elle est confuse. Qui plus est, la Vierge disparaît sur ces reproches, sans rien dire, laissant ainsi Estelle face à son impénitence passée.
Le lendemain, si la Vierge fait encore quelques reproches, c’est avec douceur. Mais surtout, elle annonce que, par sa résignation dans la maladie, Estelle a racheté ses fautes. Ceci se répète la nuit suivante. La Vierge se manifeste comme toute miséricordieuse. Cela se conclut par la cinquième apparition où il n’est plus question du passé et où le démon n’apparaît plus. La Vierge se manifeste alors dans une beauté particulière, regardant Estelle avec sourire. Elle lui renouvelle sa mission, Estelle s’engageant à l’accomplir. La Vierge la quitte, la guérison physique suivant immédiatement le départ de l’hôte céleste.
Libérée d’un combat intérieur
Ce récit des premières apparitions illustre très bien la place du démon dans la vie du chrétien. Être difforme, source de peur pour l’homme, il se tient à proximité et peut le faire souffrir lorsque, par son péché ou son manque de repentir, l’homme ne se tient pas pleinement dans la communion divine. Estelle attestera par la suite avoir été libérée d’un combat intérieur à cette occasion. C’est une très belle illustration de la phrase de saint Jacques (4, 7-10) : « Soumettez-vous donc à Dieu, et résistez au diable : il s’enfuira loin de vous. Approchez-vous de Dieu, et lui s’approchera de vous. Pécheurs, enlevez la souillure de vos mains ; esprits doubles, purifiez vos cœurs. Reconnaissez votre misère, prenez le deuil et pleurez ; que votre rire se change en deuil et votre joie en accablement. Abaissez-vous devant le Seigneur, et il vous élèvera. »
Le démon réapparaît dans le contexte des apparitions, à travers l’activité d’un prêtre, le Père Maximilien de Haza, jésuite, pratiquant volontiers l’exorcisme. Ce dernier était directeur spirituel d’une possédée, Désirée Lejeune. Il avait pour habitude de recourir aux scapulaires durant l’exorcisme afin de contraindre le démon à partir. Il affirme dans une publication en juin 1877 avoir obtenu des résultats très probants lors d’un exorcisme avec le scapulaire de Pellevoisin. Le diable aurait, par la voix de la possédée, attesté de l’authenticité des apparitions de Pellevoisin et il se serait attaqué avec rage au scapulaire, haine qui attesterait de la « force » de celui-ci. Cette attestation infernale de l’authenticité des apparitions servit d’argument pour Haza afin d’approcher le curé et directeur spirituel d’Estelle, l’abbé Salmon, tout cela en vue d’arriver à mettre la main sur Estelle. Il voulait obtenir que cette dernière soit pierre de fondation d’une communauté, dont Désirée Lejeune, délivrée de ses démons mais devenue visionnaire (mythomane) serait l’autre pierre de fondation. Ce projet avorte, mais l’usage du scapulaire lors d’exorcismes se poursuit.
Malgré lui, le démon fut contraint de révéler combien la miséricorde de Dieu manifestée à l’Église par l’intervention de la Vierge Marie lui était en horreur. Il montre en creux l’aide que les fidèles peuvent trouver dans cette dévotion, destinée à stimuler un engagement personnel envers le Cœur du Christ, pour vivre de sa miséricorde et réparer tous les outrages faits au Christ dans l’Eucharistie, réalité toujours actuelle.
Le diable dans ses œuvres. Comprendre l’action invisible du mal et s’en libérer, Jean-Baptiste Edart, Artège, 2025, 468 p., 24 €.