Chaque samedi, à Lyon, en ces années 1825-1826, le même spectacle se répète : une jeune femme, le ventre arrondi, gravissait la rude colline de Fourvière pour se rendre dans la basilique mariale qui domine la capitale des Gaules. Les passants qui croisaient Marguerite Chevrier pouvaient l’entendre répéter inlassablement la même prière : « Ô mon Dieu, ô sainte Vierge, il est à vous, je vous le donne : s’il ne doit pas vous servir de tout son cœur, retirez-le de ce monde après son baptême. » Son bébé est un garçon, Antoine, qui naît le 16 avril 1826 et est baptisé seulement deux jours plus tard en l’église Saint-François-de-Sales, à deux pas de la place Bellecour. La prière de Marguerite Chevrier est entendue : son fils vivra et sera béatifié en 1986, à Lyon, par Jean-Paul II. « Aujourd’hui, le Père Chevrier n’est pas très connu parmi les nouveaux Lyonnais, constate l’abbé Armel Boucharcourt, curé de la paroisse Bienheureux-Père-Chevrier, dans le quartier de la Guillotière. Pourtant, sa figure est à la fois extrêmement touchante dans l’attention qu’il porte au catéchisme et par son côté radical. Et puis, c’est presque un enfant du quartier ! »
Face aux révolutionnaires de 1848
Élevé dans un foyer pieux, Antoine Chevrier fait son entrée au grand séminaire de Lyon en 1846. Il y découvre un enseignement accordant une large place à l’évangélisation, lui faisant caresser l’idée de devenir missionnaire, avant qu’il ne lui soit répliqué qu’une autre vocation l’attendait. La tourmente révolutionnaire de 1848 vient bousculer le jeune séminariste. De février à juillet, Lyon est secoué par une révolte de canuts – les ouvriers de la soie – qui occupent le séminaire. Si le clergé local regarde avec défiance le peuple ouvrier, qui ne voit d’ailleurs lui-même dans les prêtres que les représentants du Parti de l’Ordre, Antoine Chevrier garde mystérieusement un bon souvenir de la « colocation » au sein du séminaire. Car il a déjà une âme de pasteur et voit dans la masse ouvrière un troupeau à évangéliser. Logiquement, c’est auprès d’eux qu’il rêve d’être envoyé après son ordination sacerdotale, en 1850. Il est exaucé par son évêque, qui le nomme vicaire dans la paroisse de Saint-André de la Guillotière. Si, aujourd’hui, la gentrification gagne ce quartier populaire, la Guillotière était à l’époque une commune ouvrière surpeuplée – ne devenant quartier lyonnais qu’en 1852. Marguerite Chevrier en voudra ainsi toute sa vie à son fils d’avoir choisi un territoire aussi mal famé, plutôt
qu’une vie sacerdotale rangée dans la capitale des Gaules.
La conversion de 1856
La vie de l’abbé Chevrier bascule véritablement en 1856. En mai, d’abord, lorsque le Rhône et la Saône débordent et provoquent des inondations catastrophiques. Trois mètres d’eau submergent la Guillotière, dont les maisons en pisé – de la terre argileuse et des cailloux – s’effondrent. La paroisse de Saint-André devient un centre de secours et l’on voit l’abbé Chevrier distribuer du pain en barque. Au milieu de la misère, il réalise toujours davantage l’état de décrépitude matérielle et spirituelle dans laquelle se trouve la population ouvrière. Le deuxième basculement est d’autant plus original que si les histoires de saints sont souvent marquées par une conversion entraînant une entrée dans la vie religieuse, c’est prêtre depuis déjà six ans que, selon ses propres mots, Antoine Chevrier vit une « conversion » à Noël. Pratiquant l’Heure sainte – une heure de prière dans la nuit du jeudi au vendredi – près de la crèche de Saint-André, le jeune prêtre médite sur le verset tiré du prologue de l’Évangile de saint Jean : « Et Verbum caro factum est », « Et le Verbe s’est fait chair ». Une illumination le saisit soudain : Dieu s’est incarné pour le salut des hommes et la conversion des pécheurs, mais les hommes continuent à se damner. « Alors, je me suis décidé à suivre Notre Seigneur Jésus Christ de plus près, pour me rendre plus capable de travailler efficacement au salut des âmes » écrira-t-il par la suite au sujet de sa conversion.
Dès lors, l’abbé Chevrier n’aura de cesse d’imiter davantage le Christ dans la pauvreté et de vouloir former des prêtres pauvres pour l’évangélisation des pauvres. Dès janvier 1857, il se rend à Ars pour présenter ses intuitions à saint Jean-Marie Vianney. Plusieurs témoignages rapportent que le Curé d’Ars aurait encouragé Antoine Chevrier à embrasser la pauvreté évangélique. « Dieu veut votre œuvre, mais avant, beaucoup de difficultés » le met toutefois en garde le saint Curé. « Le Père Chevrier a choisi la pauvreté non pas pour elle-même, mais parce qu’il contemplait Jésus-Christ et qu’il a compris que Jésus avait vécu cette pauvreté » précise aujourd’hui le Père Diego Martín Peñas, responsable général de l’Association des Prêtres du Prado.
Le « Prado »
En août, l’abbé Chevrier devient l’aumônier de la Cité de l’Enfant-Jésus – sorte de phalanstère pour familles ouvrières – prenant le relais de frères capucins. Les habitants de la cité lyonnaise, habitués à donner du « Père » aux capucins, renomment l’abbé Chevrier en « Père » Chevrier : il gardera ce nom pour le reste de sa vie. Rapidement, le Père Chevrier voit se dessiner une nouvelle intuition : les enfants méritent que l’on s’occupe exclusivement d’eux, tant bon nombre sont des vagabonds, des délaissés que les adultes rejettent. Le prêtre a une autre intuition : il leur faut, selon ses mots, un « chez eux ». Or, depuis des années, le Père Chevrier était voisin d’un dancing de la Guillotière, le Prado, à la réputation catastrophique, faite de bagarres et de débauche. « Mon Dieu, donnez-moi cette maison, je vous donnerai des âmes » disait-il à chaque fois qu’il passait devant le 13 de la rue Dumoulin. Soutenu par le maire, qui ne voulait plus d’un tel lieu, le Père Chevrier réussit à trouver suffisamment de garants pour louer les lieux. Le 10 décembre 1860, après une dernière soirée, les clés lui sont remises et il engage des travaux pour rénover des lieux délabrés. Une chapelle voit le jour à l’intérieur : l’orchestre devient le chœur et la balustrade qui séparait les musiciens des fêtards se transforme en table de communion.
Les lieux, que le Père Chevrier finira par acheter, deviennent le siège de « l’Œuvre de Première communion » et accueillent garçons et filles pour suivre un enseignement profane – lire, écrire et compter – et une instruction religieuse, qui doit les mener à recevoir leur Première communion. Le Père Chevrier ne fixe qu’une condition pour rejoindre son école : « Ne rien avoir, ne rien savoir, ne rien valoir ». Aussi les jeunes, qui intègrent le Prado pour des séjours n’excédant pas cinq mois, sont, comme le veut l’expression alors consacrée, des « sauvages », abandonnés par leurs parents, ou transférés par l’État depuis diverses prisons du pays. L’effectif tourne tout le temps et l’objectif du Père Chevrier est bien de proposer le salut aux jeunes, non de les retirer du monde ouvrier. « Je sais bien que beaucoup retomberont dans la mauvaise vie des faubourgs et de leurs parents, mais après une bonne Première communion, ils feront plus tard une bonne mort » affirmait celui qui plaçait une confiance énorme en ses jeunes, développant la même intuition que saint Jean Bosco : être proche d’eux afin de les aimer et de le leur faire savoir. Les mauvaises langues du quartier reprocheront au Père Chevrier de laisser un certain désordre régner : mais les fruits sont là et les jeunes en sortent transformés.
Une pauvre chambre
Narrant la vie du fondateur du Prado, le Père Diego Martín Peñas guide le visiteur dans un presbytère moderne, comme il en existe beaucoup. Soudain, il ouvre une porte donnant sur un couloir. La franchir fait remonter le temps : le lino laisse la place à un vieux plancher, la peinture blanche à une sorte de crépi sombre. Quelques mètres plus loin, il indique une chambre modeste, faite de murs gris, ne comptant qu’un lit à la couverture rapiécée, un petit poêle, un prie-Dieu, un bureau et une écritoire : la chambre du Père Chevrier. Sa pauvreté n’était pas feinte et sa vie volontairement rude pour se configurer au Christ : il mange peu, dort et travaille dans cette petite chambre. C’est ici que, quotidiennement, le Père Chevrier étudiait encore et toujours la Bible, principalement les Évangiles et les textes de saint Paul. À sa mort, le Prado décide de la conserver en l’état. Se tenant debout à l’entrée de la chambre, le Père Peñas relève : « Le Père Chevrier voulait que toute personne entrant dans cette chambre puisse dire : « Ici on aime, ici on souffre. » » Avant de préciser : « On souffre, parce qu’on aime. »
Le catéchisme selon Antoine Chevrier
L’étude continuelle de l’Écriture sainte est essentielle au Père Chevrier, tant elle est la source de son catéchisme, qu’il veut au cœur de la vie des jeunes du Prado et, surtout, vivant, très réticent qu’il est au modèle de l’apprentissage par cœur : « l’intelligence passe avant la mémoire [:] il faut comprendre pour que la mémoire retienne » écrivait-il.
Aussi, le catéchiste doit-il parler des vérités de la foi de manière ardente, ne pas dispenser les vérités par fragments, mais toujours revenir à un triptyque que le Père Chevrier a bien identifié : Dieu, Jésus-Christ, l’Église. « Les questions fondamentales sont : Dieu, le péché, Jésus-Christ et son enseignement, sa mort, son Église, les sacrements, la résurrection générale, les fins dernières » écrivait-il dans Le Prêtre selon l’Évangile, ou le véritable disciple de Notre Seigneur Jésus Christ, un recueil de notes posthume. « Il faut mettre toute la foi en ces grandes vérités et ne pas perdre son temps à toutes ces petites instructions qui ne tiennent pas parce que les fondements n’existent pas. » Car, pour le Père Chevrier, la vérité évangélique est à présenter dans sa radicale simplicité. « Il n’y a plus de saints dans le monde, parce que l’on raisonne trop sur l’enseignement de Notre-Seigneur Jésus-Christ » se lamentait-il, déplorant des catéchèses complexes, s’attachant à des subtilités théologiques hors de portée d’une population ne connaissant pratiquement rien de la foi chrétienne.
Formation des séminaristes
Éducateur envers les pauvres, il l’est aussi envers les jeunes appelés au sacerdoce. Convaincu de la pertinence de prêtres pauvres évangélisant des pauvres, il achète en 1866 une maison en face de la chapelle du Prado pour accueillir et former des séminaristes à l’esprit de pauvreté évangélique qui pourront, à leur tour, catéchiser les pauvres. Avec les douze premiers séminaristes, il se retire à sept kilomètres au sud de Lyon, à Saint-Fons, pour y prêcher une retraite. Les lieux, une simple écurie, sont plus que modestes. L’abbé Chevrier aime s’y retirer en solidaire pour « remettre de l’huile dans sa lampe ». Aujourd’hui, les lieux se sont transformés en une petite maison au milieu de pavillons et à proximité de barres d’immeubles. La commune, elle, compte encore parmi les plus pauvres de l’agglomération. Un prêtre du Prado y vit à l’année et accueille ceux qui souhaitent visiter le rez-de-chaussée. Durant la retraite de 1866, le Père Chevrier s’est en effet lancé dans une œuvre catéchétique incontournable : le « tableau de Saint-Fons ». Le lieu est stupéfiant : sur trois murs, le Père Chevrier a peint un objet artistique et spirituel unique, fait d’inscriptions et orné des trois éléments incontournables de sa spiritualité sacerdotale : une mangeoire, un crucifix et une ouverture donnant sur la chapelle. À droite, la mangeoire renvoie à la crèche et implique que le prêtre soit « pauvre et humble », car « le prêtre est un homme dépouillé ». À gauche, la Croix rappelle au prêtre qu’il doit « mourir » et « s’immoler » car « le prêtre est un homme crucifié ». Au centre, le panneau eucharistique, celui de la charité : « donner » son temps, « donner la vie » par « sa foi », « ses pouvoirs » et « ses exemples ». De part et d’autre de l’ouverture vers la chapelle, parmi ses plus célèbres citations : « le prêtre est un homme mangé », « il faut devenir du bon pain ».
© Institut du Prado
« Ce qui frappe, dans ce tableau, c’est la dimension eucharistique, relève le Père Luc Lalire, prêtre du Prado, parcourant des yeux le triptyque. Il le met au cœur de sa composition : l’Eucharistie est la plus grande charité. » C’est bien « mangé » qu’est le Père Chevrier, n’arrêtant jamais, soumettant sa santé à rude épreuve. Rien d’étonnant, puisque les trois pans du mur sont placés sous le signe d’une unique inscription : « Sacerdos alter Christus », « le prêtre est un autre Christ ».
L’épreuve des derniers mois
Le Père Chevrier voit une grande partie des effectifs de son école cléricale fondre lors de la Commune de Lyon, entre 1870 et 1871. Il continue de suivre ceux qui partent pour le grand séminaire, notamment par des lettres et des retraites. « Catéchiser des hommes, c’est la grande mission du prêtre aujourd’hui » leur prêche-t-il à Ars.
En 1876, on lui diagnostique un ulcère à l’estomac pour « excès de table ». Cruelle ironie : loin d’être un gourmand, l’excès que paye le Père Chevrier est celui de l’ascèse extrême à laquelle il soumit son corps tout au long de sa vie. En 1878, à la joie d’avoir assisté à Rome à l’ordination de « ses » séminaristes succède un coup terrible : plusieurs d’entre eux, pourtant ordonnés pour le Prado, annoncent vouloir s’engager dans la vie religieuse. Pour le Père Chevrier, l’issue ne fait pas de doute : son œuvre de prêtres pauvres pour les pauvres ne durera pas. Dans une lettre célèbre, il s’adresse à eux en signant « Votre frère en Jésus-Christ délaissé sur la Croix ». La situation se dénoue finalement, les vocations n’étant pas sérieuses. Mais la santé du Père Chevrier ne cessera de décliner.
La dernière année est très dure, faite de vomissements incessants et d’insomnies. Mais le pire réside sans doute dans les scrupules qui l’assaillent : n’aurait-il pas vécu plus longtemps s’il s’était imposé moins d’austérité ? À partir de janvier 1879, il ne peut plus célébrer la messe, mais reçoit le viatique tous les jours. Une ouverture faite dans son plafond, donnant sur un oratoire, lui permet de suivre la messe quotidiennement. Le vendredi 26 septembre 1879, les vomissements rendent la communion impossible. « Me voici arrivé à ma onzième station de mon chemin de croix, je suis cloué sur mon lit » dit-il. Mais il voudrait encore vivre pour être catéchiste : « La divinité de Jésus, je voudrais bien encore l’enseigner, ça a été une de mes grandes préoccupations. » Le jeudi 2 octobre au soir, le Père Chevrier crache encore du sang, avant de mourir doucement. Une pétition populaire obtient de la Préfecture l’autorisation d’enterrer le Père Chevrier au Prado. Sa tombe se trouve aujourd’hui au pied du chœur de la chapelle, au milieu de l’ancien dancing, située non plus rue « Dumoulin », mais rue « Père-Chevrier. » Quant à l’Institut du Prado, héritier des œuvres du Père Chevrier, il compte aujourd’hui 1000 prêtres à travers le monde. « Le prêtre est un autre Jésus-Christ, c’est bien beau, écrivait le Père Chevrier. Priez pour que je le devienne véritablement. » La pauvreté, les souffrances physiques et morales : rien n’aura été épargné à celui qui voulait, plus que tout, imiter le Christ. Mais les milliers de personnes – dont de nombreux jeunes sauvés par le Prado – présentes à ses funérailles, puis sa béatification par l’Église, ont montré que ces épreuves n’auront pas été vaines.
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Programme de l’année jubilaire sur https://lyon.catholique.fr/
Le Véritable Disciple, Antoine Chevrier, Parole et Silence, 564 pages, 35 €.
