Trésor. C’est bien le mot qui convient ! Calices, ciboires, tabernacles, ostensoirs, reliquaires, croix de procession… La collection d’objets liturgiques réunis par les franciscains en Terre sainte compte « au nombre des plus belles réalisations des arts décoratifs », sans équivalent dans le monde, souligne Michèle Bimbenet-Privat. Conservateur général du patrimoine, elle a coordonné le magnifique ouvrage sur l’orfèvrerie du Saint-Sépulcre, édité Aux Feuillantines. La provenance de ces objets – et leur destination liturgique – en expliquent l’incomparable valeur artistique et patrimoniale.
L’œuvre des franciscains
La présence des franciscains en Terre sainte remonte aux origines de leur ordre. Le voyage qu’entreprit saint François d’Assise à Saint-Jean-d’Acre, en juin 1219, favorisa leur installation dans « la province de Syrie », qui devint plus tard la Custodie de Terre sainte. Implantés sur une terre totalement placée sous domination musulmane depuis la chute de Saint-Jean-d’Acre en 1291, les franciscains dépendaient entièrement des aumônes que leur expédiaient les nations européennes pour y subsister, maintenir le culte, accueillir les pèlerins, développer leurs œuvres : des vivres, des médicaments, des livres, des présents en espèces mais aussi des ornements et de précieux objets liturgiques. En 1342, le pape Clément VI les avait officiellement institués « gardiens » des Lieux saints, par la bulle Gratias agimus. Cette responsabilité éminente explique la magnificence des présents qu’ils reçurent des cours royales et de certains pèlerins.
Ces expéditions redoublèrent d’ampleur à partir de 1421, quand les franciscains furent autorisés par le pape Martin V à nommer dans les nations chrétiennes des représentants habilités à solliciter « la pieuse générosité des fidèles » : les Commissariats de Terre sainte étaient nés. À la fin du XVIIe siècle, il en existait à Madrid, Lisbonne, Naples, Messine, Venise, Milan, Florence, Turin, Gênes, Rome, Malte, Vienne, Paris et même Marseille, où les dons français étaient embarqués. « Les navires français faisaient généralement escale à Malte, Chypre, puis en Égypte avant d’accoster à Gaza, Acre ou plus rarement Jaffa », précise l’historien d’art Benoît Constensoux, dans l’ouvrage.
On imagine bien que l’acheminement de ces « aumônes », en ces temps incertains, relevait de l’aventure. Les convoyeurs franciscains devaient affronter les tempêtes en mer, les pirates barbaresques, les corsaires anglais ou hollandais ; résister à la maladie, à la peste qui sévissait ; subir aux escales les interventions de divers rançonneurs. Sans oublier les « avanies » – le tribut – que prélevaient régulièrement les Ottomans et qui grevaient lourdement les ressources de la Custodie. Arrivés à bon port, il fallait encore convoyer ces dons jusqu’à Jérusalem, en les protégeant de la convoitise des populations locales. Le plus étonnant est que les franciscains de Terre sainte, malgré ces vicissitudes et sans le rechercher, soient parvenus à rassembler, et surtout à conserver, un trésor incomparable – sans doute l’usage régulier qu’ils faisaient de ces présents liturgiques, lors des grandes fêtes, contribua-t-il à les préserver. Pour la gloire de Dieu, mais aussi pour le prestige que leur conféraient ces aumônes, les puissances européennes rivalisèrent pour envoyer en Terre sainte les plus belles pièces d’orfèvrerie. Par leurs dons, les souverains étaient ainsi symboliquement présents aux offices célébrés en Terre sainte lors des grandes fêtes chrétiennes.
Parce qu’ils se voulaient, à la suite de Saint Louis, protecteurs des Lieux saints, les rois de France y contribuèrent généreusement. L’alliance conclue en 1535 par Soliman le Magnifique et François Ier, soucieux d’isoler l’empereur Charles Quint, « garantissait aux sujets du roi de France la liberté individuelle et religieuse dans l’Empire ottoman », rappelle Michèle Bimbenet-Privat. En même temps qu’elle accordait à la France « le privilège de représenter non seulement les intérêts des Français mais aussi des étrangers qui faisaient commerce » au Levant.
La dévotion de Louis XIII
Mais c’est bien par dévotion que Louis XIII enrichit le trésor de pièces qui constituent « l’un des plus somptueux ensembles religieux de l’orfèvrerie française » du début du XVIIe siècle – dont une lampe de sanctuaire semée de fleurs de lys qui brillait encore récemment dans la grotte de la Nativité, à Bethléem. Chateaubriand l’évoque dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811). Une autre lampe, qui fut malheureusement abîmée au XVIIIe siècle, était suspendue au Saint-Sépulcre, au-dessus de la pierre de l’Onction. Quant aux présents de Louis XIV – un impressionnant bâton pastoral serti de pierreries, un splendide calice en argent doré semé de fleurs de lys, un spectaculaire ciboire ciselé de scènes de la Passion, ils restent au nombre des chefs-d’œuvre de l’orfèvrerie du Grand Siècle, dont on n’a pas conservé l’équivalent en France. En décembre 1689, Louis XIV décida en effet de fondre tout son mobilier d’argent pour financer la guerre contre l’Europe coalisée dans la ligue d’Augsbourg. Avant que la Révolution ne procède à son tour à la fonte des pièces d’orfèvrerie de ses successeurs.
Les mines d’or du Nouveau Monde
Pourtant, c’est bien le royaume d’Espagne qui fut – et de loin – le principal donateur de la Custodie. Grâce aux mines d’or et d’argent du Nouveau Monde qu’elle exploitait à son profit, elle put envoyer en Terre sainte de somptueuses aumônes. En témoignent le baldaquin eucharistique offert par Philippe IV en 1665 ou les flambeaux et les vases avec bouquets envoyés à la Custodie par Charles II vers 1673.
Tous ces chefs-d’œuvre rejoindront bientôt les collections du Terra Sancta Museum, en cours de construction dans l’enceinte du couvent Saint-Sauveur de Jérusalem – les franciscains continuant cependant d’utiliser certains de ces objets pour le culte, comme cela a toujours été. Pour la gloire de Dieu.
L’Orfèvrerie du Saint-Sépulcre. Terra Sancta Museum, XVIe – XVIIIe siècles, sous la direction de Michèle Bimbenet-Privat, Aux Feuillantines, 480 pages, 79 € jusqu’au 30 juin 2026.
