Né au sein d’une famille bourgeoise après la Révolution, indifférente à la religion, le jeune Charles est baptisé mais ne reçoit aucune éducation spirituelle. C’est au collège qu’il découvre vraiment la foi, grâce à de bons prêtres. Il y rencontre le futur compositeur Charles Gounod, dont il devient très ami. Artiste lui-même, il étudie la musique au Conservatoire de Paris, où il noue aussi des liens avec Franz Liszt et son élève Hermann Cohen, futur Carme. C’est notamment en écoutant, avec Gounod, les conférences de Carême du Père Lacordaire, Dominicain réputé, à Notre-Dame, qu’il se convertit : il se consacre à la Vierge, reçoit le scapulaire du Carmel et choisit de répondre à l’appel du sacerdoce. Sa conversion « a illustré le retour au catholicisme d’une génération romantique et libérale, mais aussi d’une bourgeoisie parisienne éloignée de la religion », écrit l’historien Claude Langlois.
Juste après son ordination, en 1845, il célèbre la messe au Carmel de Tulle (Corrèze) et rencontre sa fondatrice, Mère Thérèse-Madeleine, prieure du Carmel de Limoges. C’est le début d’une féconde amitié spirituelle. L’été suivant, l’abbé Gay passe trois mois dans son Carmel, faisant sienne la spiritualité carme. Ses enseignements aux religieuses deviendront un ouvrage qui inspirera des générations de laïcs et de religieux : De la vie et des vertus chrétiennes considérées dans l’état religieux. En 1856, il fonde, avec Mère Thérèse-Madeleine, le Carmel de Dorat (Haute-Vienne), voulant en faire « un lieu où Notre-Seigneur sera béni, aimé, servi, chanté ». Sa réputation de directeur d’âmes, d’écrivain spirituel et de prédicateur s’étend rapidement, répondant à l’ardente soif spirituelle de ses contemporains, coupés de leurs racines.
Ami du cardinal Pie
Cette renommée lui vaut de se voir confier par le Père Lacordaire la direction du Tiers-Ordre dominicain à Paris. Et de devenir l’ami et le plus proche collaborateur de l’évêque de Poitiers, Mgr Pie, à partir de 1872. Celui-ci sera nommé cardinal en 1879 : c’est un personnage très important du catholicisme de l’époque, opposé au pouvoir du Second Empire, et fervent défenseur du dogme de l’infaillibilité pontificale. L’abbé Gay participe au concile Vatican I (1869-1870) en tant que théologien du pape Pie IX. Quoiqu’il ne désire que la vie cachée et silencieuse, Mgr Pie le nomme évêque auxiliaire de son diocèse, en 1877, et lui écrit qu’ils seront « pères et pasteurs d’une même famille et d’un même bercail ».
Avec cette nomination, les talents d’écrivain spirituel de l’abbé Gay sont mis « sur le lampadaire », comme le lui écrit Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins : « Le Saint-Père, en faisant de votre plume un bâton pastoral, a consacré votre paternité sur l’immense troupeau de vos lecteurs. » Gounod écrit quant à lui à son cher ami : « Grandissime a été ma joie en apprenant que le Vicaire de la Vérité venait de faire évêque […] celui que la Vérité elle-même avait depuis longtemps fait évêque par la science et par la vertu. […] Combien d’âmes à entretenir dans la foi, outre celles qu’il faut y réveiller, y engendrer et surtout y ressusciter ! »
Mourir « tout rempli de Dieu »
Son apostolat sera essentiellement celui de la prédication. Mais la mort du cardinal Pie, en 1880, ouvre une période de fortes tensions ecclésiastiques dans le diocèse. Souffrant moralement, Mgr Gay finit par se retirer à Paris. Alors qu’il « entrevoit les rivages éternels », écrit-il à un ami, il témoigne : « Je suis si jeune au-dedans, si jeune que c’est presque l’enfance ! […] On est tout libre, tout dégagé, plein d’essor pour monter […] tout rempli de Dieu enfin ; et c’est là la jeunesse ! » Le religieux – qui écrivit peu avant sa mort sentir « le désir du Ciel [le] brûler… Mourir, c’est voir Dieu » – s’éteint paisiblement, en 1892.
Prophète de la « petite voie »
Pour Mgr Charles Gay, « l’amour de l’enfance de Dieu » permet de s’approcher du Père.
La proximité de Mgr Charles Gay avec le carmel lui permet de confirmer et d’approfondir la doctrine de l’enfance spirituelle, reçue de l’École française de spiritualité et, en particulier, de saint François de Sales, son grand modèle de prêtre puis d’évêque. Il deviendra lui-même le théologien et le propagateur de cette doctrine, comme en témoignent ses enseignements et ses lettres.
« Confiance et abandon »
« Je ne saurais trop vous recommander toujours l’esprit d’enfance, qui est tout de simplicité, d’ouverture, de confiance, de docilité, d’abandon », écrit-il à l’une de ses filles spirituelles, en 1877. « Cet amour de l’Enfance de Dieu vous conduira plus vite et plus sûrement à la science de ses perfections que toutes les élucubrations de la philosophie et même de la théologie », écrit-il ailleurs.
Se faisant prophète de la « petite voie » de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, il ajoute : « Cette grâce d’enfance travaille un très grand nombre d’âmes, et je ne serais pas surpris que Dieu préparât dans l’Église une nouvelle floraison de cette magnifique dévotion qui a déjà produit tant de bien au XVIIe siècle. Il n’y a pas un des vices du temps dont cette dévotion ne soit la contradiction et, partant, il n’y a pas un de nos maux dont elle ne contienne le remède. »
Pour Charles Gay, cette doctrine de l’enfance spirituelle est l’essence même de la foi : « C’est la grâce propre du christianisme. […] L’esprit tout divin qui est en nous, c’est un esprit de fils. […] Il est l’esprit même de Jésus, fils aîné, fils unique. »
Il diffuse cette puissante doctrine auprès de ses dirigées et dans les Carmels dont il a la charge spirituelle. Il sera probablement l’un des inspirateurs de la sainte de Lisieux, en raison de sa réputation et de ses ouvrages, parmi les rares possédés par son Carmel. Au procès de béatification de sa sœur, Mère Agnès de Jésus – Pauline Martin –, témoignera de cette influence : « Elle se trouvait alors, sans le savoir, dans cet “état parfait” que décrit ainsi Mgr Gay : “La sainte enfance spirituelle est un état plus parfait que l’amour des souffrances, car rien n’immole tant l’homme que d’être sincèrement et paisiblement petit. L’esprit d’enfance tue l’orgueil bien plus sûrement que l’esprit de pénitence.” »
É. P.
Mgr Charles-Louis Gay (1815-1892). Un artiste au service du Christ, sous la direction de Séverine Blenner-Michel et d’Emmanuel Pénicaut, Éd. SHR, 2017, 232 pages, 20 €.
Mgr Gay. Sa vie, ses œuvres, 2 volumes, Dom Bernard du Boisrouvray, Éd. ESR, 897 pages, 50 €.
