Une histoire chrétienne de l'Algérie - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Une histoire chrétienne de l’Algérie

Durant les 132 ans au cours desquels le drapeau tricolore a flotté sur l’Algérie, l’Église a déployé une extraordinaire énergie pour s’implanter sur cette terre en dépit des obstacles. Que reste-t-il de cet héritage, soixante ans après les accords d’Évian du 18 mars 1962 qui ouvrirent la route à l’indépendance ? (publié en mars 2022)
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Église Saint-Augustin à Bône (Annaba), dans l’est de l’Algérie, récemment restaurée avec la contribution de l’État algérien.

Église Saint-Augustin à Bône (Annaba), dans l’est de l’Algérie, récemment restaurée avec la contribution de l’État algérien.

C’est une parenthèse historique hermétiquement close. Elle commence en 1830 et s’achève en 1962. Très longtemps auparavant, il y eut bien sûr l’« âge d’or » du christianisme africain, qui s’épanouit non sans héroïsme de la fin du IIe siècle au début du VIIIe siècle, avec ses martyrs innombrables, comme saint Spérat et ses compagnons, ou encore Félicité et Perpétue, mis à mort entre 180 et 203 ; ou plus tard, en 483, les 4966 prêtres et clercs tués sur ordre du roi vandale Hunéric. Saint Augustin, né en 354 à Souk Ahras et mort en 430 à Bône est la plus rayonnante incarnation de cette Église antique, dont on dit qu’elle comptait jusqu’à 500 diocèses avant la victoire de l’islam sur les Byzantins, définitivement acquise en 709.

Et puis il y a l’après. Ces six décennies qui ont suivi l’indépendance et qui virent la disparition presque complète de la présence chrétienne en Algérie, en dépit du maintien sur place – au prix de mille difficultés – d’évêques, de prêtres, de religieux et de laïcs dont certains payèrent leur foi de leur sang, en particulier au cours de la décennie noire des années 1990.

L’Église dans l’Algérie française

Entre ces deux phases, la première multiséculaire et la seconde longue de quelques dizaines d’années seulement, s’étend une période singulière, dont seuls quelques hommes et quelques monuments témoignent encore : celle de l’Église de l’époque française. En 132 ans, elle n’a pas ménagé ses efforts auprès des populations européennes et musulmanes. Et pourtant de toute cette œuvre, il ne reste que d’infimes traces.

Lorsque les troupes du général de Bourmont s’emparent d’Alger le 5 juillet 1830, il n’y a dans la ville, dit-on, plus qu’un seul prêtre catholique : le Père Gervasio, trinitaire, aumônier du consulat d’Espagne. Mais dix-neuf aumôniers militaires accompagnent le corps expéditionnaire. On n’imagine pas encore que ce dernier est appelé à ouvrir la voie à la conquête et à la mise en valeur d’un territoire gigantesque, peu structuré, qui s’étend des rives de la Méditerranée aux confins du Soudan français et du Niger. Soit une superficie de 2,4 millions de kilomètres carrés, avec ses paysages, ses ressources et ses populations d’une étonnante variété. Bourmont, qui a le sens de l’histoire, est habité par le souvenir de saint Augustin et des martyrs antiques : « Vous venez de rouvrir avec nous la porte du christianisme en Afrique. Espérons qu’il viendra bientôt refleurir la civilisation qui s’est éteinte », dit-il à ses chapelains, peu après la chute de la régence.

Vaste ambition, sans doute non dénuée d’une part de mythification – avec ses persécutions, ses hérésies et ses invasions, la période fut sans doute moins radieuse – qui se heurte à des impératifs plus immédiats : assurer l’accompagnement religieux des troupes de Louis-Philippe et, plus tard, celui des colons qui vont arriver dans leurs traces. À l’inverse des conquêtes coloniales en Asie, où souvent les missionnaires avaient précédé les expéditions militaires ou les comptoirs commerciaux, l’Église va devoir se plier au rythme des soldats au cours des premiers temps mais, dès que l’occasion, se présente, elle n’hésite pas à pousser ses pions.

Organisation du territoire

Il lui faut d’abord structurer sa présence. Le 19 décembre 1831, une ordonnance royale nomme l’abbé Collin préfet apostolique d’Alger. Un an plus tard, il célèbre la messe de Noël dans l’ancienne mosquée Ketchaoua, érigée en 1612 dans la Casbah par les Ottomans, transformée en église Saint-Philippe. En cette période concordataire, après bien des atermoiements, un acte fondateur survient le 9 août 1838, avec la promulgation de la bulle Singulari divinae de Grégoire XVI, laquelle érige « en siège épiscopal […] le territoire ou la ville de Julia-Cesarea, appelée vulgairement Alger, située en Afrique, sur les bords de la Méditerranée ».

Ce nouveau diocèse est placé sous l’autorité métropolitaine de l’archevêché d’Aix-en-Provence. Mgr Antoine Dupuch, puis Mgr Auguste Pavy en seront les premiers titulaires. On ne saurait retracer ici dans le détail l’organisation progressive des autorités religieuses dans toute sa complexité. Sans doute faut-il néanmoins retenir l’année 1865, qui voit Alger devenir archevêché, tandis que deux nouveaux diocèses – Oran et Constantine – sont créés et lui sont rattachés. Ces diocèses, comparables à leurs équivalents métropolitains, présentent deux particularités : ils sont sept à douze fois plus grands, et le clergé séculier qui en dépend doit alors y porter la barbe pour asseoir, dit-on, leur prestige auprès des populations indigènes !

Les précurseurs

Au-delà de ces aspects institutionnels, la présence chrétienne va pénétrer en Algérie par le truchement de l’œuvre coloniale sous de multiples aspects. Dans le paysage tout d’abord, avec l’érection de nombreuses églises qui viennent remplacer ou s’associer aux mosquées réaffectées. Les travaux sont en large partie financés par l’État, impérial tout d’abord, puis républicain à partir de 1871, en dépit d’un anticléricalisme grandissant.

Des congrégations religieuses viennent aussi s’implanter sur place. Des ordres séculiers, comme les lazaristes de saint Vincent de Paul, qui font partie des précurseurs, forts d’une connaissance déjà ancienne de l’Afrique du Nord – et même de Madagascar. Des ordres réguliers aussi, comme les trappistes d’Aiguebelle, qui fondent en 1843 l’abbaye de Staouëli où Charles de Foucauld viendra séjourner en 1896 pour y discerner sa vocation de prêtre. Colonie de peuplement, l’Algérie draine une large partie de l’énergie de l’Église en faveur des populations de culture chrétienne qui s’y implantent – Français de métropole, Piémontais, Sardes, Siciliens, Espagnols, Maltais – lesquelles sont loin d’être unanimement pieuses. Communards, libres-penseurs, anarchistes, aventuriers sont nombreux dans les rangs dans des colons qui, majoritairement, demeurent des gens d’humble profil, espérant trouver en Algérie un avenir meilleur. Mais l’évangélisation des populations musulmanes, jugée peut-être non prioritaire, ne saurait pour autant échapper aux préoccupations des autorités religieuses.

Entraves à l’évangélisation

Un des traits caractéristiques de l’action de l’Église en Algérie au temps de la présence française est son bilan quasi nul en termes de baptêmes et de conversions. On a ainsi souvent coutume de rappeler que Charles de Foucauld n’obtint aucune conversion de son vivant en Algérie. Bien des éléments expliquent ce phénomène que ne connut pas le Vietnam, par exemple. L’argument selon lequel toute forme d’action menant à la conversion des musulmans sur le territoire de l’Algérie aurait été sévèrement sanctionnée circule régulièrement, mais ne semble pas correspondre à la réalité des faits.

Il est en revanche incontestable que les autorités, et singulièrement les militaires, se sont souvent opposées avec force à l’action missionnaire en territoire rural, au prétexte notamment qu’elle pourrait attiser les révoltes locales : Abd-el-Kader n’a-t-il pas galvanisé ses hommes au nom du djihad, de la guerre sainte, dès les années 1830 ?

Des loges puissantes

À cette raison tactique s’ajoutent des facteurs idéologiques : les loges sont puissantes en Algérie ; des facteurs humains : les effectifs du clergé sont limités ; des facteurs culturels : la loi coranique est très structurante ; ou encore des facteurs linguistiques : rares sont les missionnaires qui parlent alors l’arabe ou les dialectes locaux. Toutefois, la création en 1868 de la Société des Missionnaires d’Afrique, surnommés « Pères Blancs », par le cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger de 1866 à 1892, traduit bien une ambition missionnaire qui entend s’exercer en priorité sur les Kabyles, jugés plus perméables à l’annonce de l’Évangile, au prétexte qu’ils seraient les lointains descendants des chrétiens de l’« âge d’or » – théorie contestée. Dans les faits, après la famine de 1866, les Pères Blancs fondent deux villages chrétiens – Saint-Cyprien et Sainte-Monique – pour accueillir et convertir des orphelins, mais l’expérience ne porta guère de fruit. D’autant plus que l’objectif prioritaire du cardinal Lavigerie, inlassable pourfendeur de l’esclavage par ailleurs, est de gagner les cœurs avant même de baptiser, ce qui ne fut pas toujours compris par le clergé.

Œuvres, prières et dévotions

Compte tenu de la difficulté d’évangéliser par la prédication, trois leviers demeurent disponibles pour témoigner du Christ auprès des musulmans : les œuvres, bien entendu, mais aussi la prière, et le caractère démonstratif des dévotions populaires.

D’œuvres chrétiennes et bienfaisantes, l’Algérie ne manqua pas tout au long de l’épisode français. Orphelinats, patronages, dispensaires, maternités, écoles, ateliers de formation, clubs de sport ou accueils pour les indigents se multiplient sur la terre d’Algérie, animés par des religieux ou des laïcs résolus qui ouvrent leurs portes à tous. Le grand congrès eucharistique d’Alger en 1939 reste un point d’orgue de l’histoire chrétienne de l’Algérie moderne. Même au temps des lois anticléricales, moins virulentes en Algérie qu’en métropole, et appliquées avec davantage de pragmatisme, les chrétiens ne manquèrent pas d’imagination pour les détourner et pour demeurer présents auprès des plus pauvres.

Au-delà de cette mission par les œuvres, les autorités ecclésiastiques veillent à organiser la prière pour la conversion. Ainsi, dès 1858, Mgr Pavy fonde une association de prières dont « le but particulier [est] la conversion des deux millions cinq cent mille musulmans qui peuplent l’Algérie » et qui suppose que chaque associé récite l’invocation suivante : « Cœur Immaculé de Marie, priez pour nous et pour les pauvres infidèles. » On ne peut exclure enfin que la foi parfois très démonstrative des Européens d’Algérie, marqués par leurs traditions d’origine, ait su aussi toucher les musulmans d’Algérie, adeptes d’un islam perméable au culte des saints et encore plus à celui de la Vierge Marie, vénérée avec ferveur.

Marie toujours veille

Tels sont donc les grands traits de l’action de l’Église en Algérie au temps de la France. Les principales caractéristiques en sont jetées dès la veille de la Première Guerre mondiale. Jusqu’à l’indépendance du 5 juillet 1962, elle demeure bâtisseuse, ouverte aux grands débats de son temps, travaillée par des lignes parfois divergentes. Elle s’y constitue une expérience qui serait aujourd’hui précieuse pour aborder les problématiques contemporaines. L’hermétisme de l’islam face à ses entreprises vient éclairer la réflexion sur les moyens de la mission au sein de la population musulmane, qui s’exerce désormais à l’intérieur des frontières de l’Hexagone.

Faut-il parler d’un échec pour autant ? À Alger, comme à Oran, dans les deux principales métropoles d’Algérie, c’est toujours Marie, dressée au sommet de Notre-Dame d’Afrique ou de Notre-Dame de Santa Cruz, qui accueille les ferrys qui gagnent ou quittent l’Algérie. Après soixante années d’indépendance, dont dix années de guerre civile et de terreur islamiste, nul n’a songé à la retirer de ces sanctuaires, comme si la terre d’Algérie demeurait naturellement la sienne. Quand aux pieds-noirs, ils continuent de la chanter avec Jean-Pax Méfret : « Quand nous avons quitté nos villes / Tu nous as suivis dans l’exil / Là-bas sur l’autre continent / Restent les tombes de nos parents / Notre-Dame des déracinés / Bénis-les pour l’éternité… »