4 - Prêtres et laïcs dans l’Eglise

mercredi 1er juin 2011

Sujet actuel, s’il en est. N’a-t-on pas entendu bien des voix proclamer qu’il fallait former les laïcs à faire vivre la communauté ecclésiale puisque bientôt il n’y aurait plus de prêtres ?
Après une étude précise de vocabulaire, nous chercherons la dynamique qui unit prêtres et laïcs dans l’unique mission de l’Église : proposer aux hommes la rencontre de Dieu.
Éliminons tout de suite le sens que le mot laïc a pris en France au 19° siècle : ce qui ne veut rien avoir à faire à la religion catholique. On choisit alors une autre orthographe : école laïque, état laïque…
I - Aux origines du mot laïc.

Le mot laïc dérive do mot grec laos, le peuple. Mais pourquoi la traduction grecque de la Bible a-t-elle été chercher ce mot un peu inusité, plutôt que celui de demos (qui donnera démocratie ou démographie) ? Sans doute pour souligner l’aspect de totalité et d’organisation. Il y a un autre mot grec pour désigner un peuple : ethne (qui donnera ethnie, ou ethnologie). En Genèse 25, 23, laos et ethne son employés en parallèle, à la mode hébraïque, et il semble difficile pour ce texte de leur donner une nuance. Mais par la suite ethne en viendra à désigner les nations, spécialement les autres nations, les païens, en hébreu goïm, alors que laos va se spécifier dans le sens « peuple de Dieu . » Par exemple en Exode 3,7 : « J’ai entendu le cri de mon peuple . » Quant au mot demos, il sera souvent employé dans le sens d’un peuple particulier, par exemple au début du livre des Nombres, on le traduira par clan.

II – Données bibliques

Nous ne reviendrons pas sur le texte d’Exode 19, 6 cité par la 1° lettre de Pierre (voir communications précédentes).
Les Actes des Apôtres soulignent l’aspect fortement communautaire du groupe des premiers chrétiens : prière en commun, enseignement, partage des biens. L’autorité des Apôtres est incontestable. Nous avons vu que les ministères autres que le leur se sont dessinés petit à petit, d’une part parce que les Apôtres s’éloignaient après avoir fondé une communauté, d’autre part parce qu’ils vont bientôt disparaître.
Avec les lettres de Paul, le problème se complique. Dans 1° lettre aux Corinthiens, il y parle de l’assemblée, du Corps, du repas du Seigneur, et des rôles que chacun doit y avoir. Mais on distingue deux séries d’affirmations.
Il y a, certes, diversité de dons spirituels, mais c’est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur ; diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. À chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun.
À l’un, c’est un discours de sagesse qui est donné par l’Esprit ; à tel autre un discours de science, selon le même Esprit ; à un autre la foi, dans le même Esprit ; à tel autre les dons de guérisons, dans l’unique Esprit ; à tel autre la puissance d’opérer des miracles ; à tel autre la prophétie ; à tel autre le discernement des esprits ; à un autre les diversités de langues, à tel autre le don de les interpréter.
Mais tout cela, c’est l’unique et même Esprit qui l’opère, distribuant ses dons à chacun en particulier comme il l’entend. (12,4-11)
C’est après cette présentation que Paul fera une mise au point sur ces dons, ces charismes, pour translittérer le mot grec, et mettra au premier plan la charité. Si le mot ministères intervient dans la première phrase, ce n’est pas pour l’opposer aux dons, mais pour montrer que ministères et dons sont tous d’origine divine et doivent servir au bien du Corps entier.
L’autre citation brouille un peu la vue car il semble énumérer dans la même liste ce que nous nommons les ministères et les dons :
Or vous êtes, vous, le corps du Christ, et membres chacun pour sa part. Et ceux que Dieu a établis dans l’Église sont premièrement les apôtres, deuxièmement les prophètes, troisièmement les docteurs... Puis il y a les miracles, puis les dons de guérisons, d’assistance, de gouvernement, les diversités de langues. Tous sont-ils apôtres ? Tous prophètes ? Tous docteurs ? Tous font-ils des miracles ? Tous ont-ils des dons de guérisons ? Tous parlent-ils en langues ? Tous interprètent-ils ?
Aspirez aux dons supérieurs. Et je vais encore vous montrer une voie qui les dépasse toutes. (la charité) (12,28-31)
Dans la lettre aux Éphésiens, la liste des dons ne semble concerner que des ministères, et plus spécifiquement des ministères de la Parole.
C’est lui encore qui « a donné » aux uns d’être apôtres, à d’autres d’être prophètes, ou encore évangélistes, ou bien pasteurs et docteurs, organisant ainsi les saints pour l’œuvre du ministère, en vue de la construction du Corps du Christ, au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu’un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ. (4,11-12)
On a voulu établir une opposition entre les dons, les charismes, et les ministères. Ces textes nous rappellent que les uns et les autres sont des dons de Dieu. Mais Paul fera une distinction entre les dons qui « organisent », ou qui « construisent » le Corps, nous sommes donc au niveau de la structure, ce seront les ministères, et les dons qui semblent bien être individuels, mais qui doivent profiter à tous.
À la jointure entre le NT et la Tradition, il faut citer la lettre de Clément de Rome, troisième successeur de saint Pierre, aux Corinthiens, où le mot laïc est employé. Il y a eu des tensions dans l’Église de Corinthe, Clément parle même de schisme. Certains presbytres ont été injustement démis de leur fonction. Cette lettre a pour but de montrer que ces actions sont mauvaises. Il s’appuie sur la nécessité de rendre un culte ordonné, selon la volonté de Dieu.
Dieu nous a prescrit de nous acquitter des offrandes et du service divin, non par hasard et sans ordre, mais en des temps et à des heures fixés. Il a déterminé lui-même par sa décision souveraine à quels endroits et par quels ministres ils doivent s’accomplir… Au grand-prêtre des fonctions particulières ont été conférées ; aux prêtres, on a marqué des places spéciales ; aux lévites incombent des services propres ; les laïcs sont liés par des préceptes particuliers aux laïcs. (§ 40)
Certes, la visée première de Clément est l’ordre des sacrifices du Temple (grand-prêtre, lévites), mais il la met en perspective avec l’ordre qui doit régner dans l’Église. Il peut alors reprocher aux Corinthiens d’avoir agi contre cet ordre en refusant, ou en destituant certains ministres.
Heureux les presbytres qui ont parcouru auparavant leur carrière et dont la fin s’est trouvée comblée de fruit et de perfection (c’est-à-dire qui ont accédé à l’épiscopat) ; ils n’ont plus à craindre que l’on vienne les expulser de la place qui leur fut assignée. Car nous en voyons quelques-uns qui vivaient dignement, et que vous avez destitués du ministère qu’ils exerçaient sans reproche et avec honneur….(§ 44)
Attachons-nous donc aux innocents et aux justes, ils sont les élus de Dieu.
Pourquoi parmi vous des querelles, des emportements , des dissensions, des schismes et la guerre ? N’avons-nous pas un même Dieu, un même Christ ? un même esprit de grâce répandu sur nous, une même vocation dans le Christ ? Pourquoi déchirer et écarteler les membres du Christ ? (§ 46)
Clément utilise la même argumentation que saint Paul dans la 1° lettre à ces mêmes Corinthiens, il y fait même explicitement référence. Cette turbulente communauté, continuait donc à causer du souci aux autres Églises.
Au delà de la situation concrète de division contre laquelle s’élève Clément, nous trouvons dans cette lettre une organisation de l’Église que nous connaissons : les évêques, comme successeurs des Apôtres (§ 44), les presbytres choisis par eux qui donnent l’exemple d’une vie dévouée à leur ministère, les laïcs qui doivent mettre l’unité de l’Église avant leur préférences personnelles.
Concluons cette partie par la citation du P. Bouyer :
Pas plus que Paul avant lui, Clément et les presbytres romains ne paraissent, en intervenant, animés d’aucun désir de réprimer ou de juguler les charismes. Les deux se préoccupent seulement de rappeler que ces charismes, dans toute la mesure où ils sont authentiques ou fidèlement utilisés, ne peuvent être qu’au service de la charité, et donc de l’unité…..unité organique, disent-ils explicitement, où personne ne peut être passif, où tous les laïcs ont un rôle …. Une activité propre, que chacun doit exercer à sa place dans l’ensemble, pour le bien de tous, et le sien de surcroît. (L’Église de Dieu p. 24 )

III – Dans l’histoire de l’Église

Une petite allusion à Maxime le Confesseur qui parle de la nef et du sanctuaire, pour souligner qu’ils sont l’un pour l’autre. Le sanctuaire n’est pas pour lui-même, mais pour sanctifier la nef ; la nef ne peut se sanctifier sans le sanctuaire. Il y a donc un partage des fonctions dans la vie chrétienne, comme dans la liturgie.

Une page importante et dramatique de l’histoire de l’Église va se dérouler au 11° et 12° siècles : la querelle des Investitures. Elle est au cœur du problème laïc-clergé. Pour en comprendre la portée, il faut remonter un peu plus en arrière dans le temps. Lorsque le christianisme se répandit dans les campagnes, le lieu de culte fut bien souvent bâti par un personnage important qui le payait de ses deniers et qui le soutenait par une dotation. Mais il s’en pensait légitimement propriétaire. Lorsque ce personnage, habituellement le seigneur du lieu, voulait le bien de la communauté chrétienne pour laquelle il a bâti cette église, les choses pouvaient aller dans le bon sens. Mais très rapidement, dès le 6° siècle, le seigneur entendait profiter des revenus, les bénéfices, dont ses parents avaient doté cette église. Il s’arrogea en plus le droit de désigner le desservant ecclésiastique. La même chose se produisit au niveau des évêques. Si, au début, l’évêque ne pouvait être en fonction que moyennant l’assentiment d’un autre évêque (le métropolitain, évêque de la province) et du peuple (ce qui petit à petit se réduira à quelques notables), les puissants de ce monde, dans le double but de s’assurer l’appui de la force morale et spirituelle des évêques, et aussi de toucher les bénéfices, prirent l’habitude de choisir le candidat, puis de lui conférer, non pas l’ordination, mais le pouvoir sur le diocèse, par une cérémonie nommée l’investiture, consistant à remettre à l’impétrant le bâton pastoral (la crosse, signe du gouvernement de la communauté) et l’anneau (signe de son alliance indéfectible avec cette communauté). On comprend que l’évêque devenait ainsi un véritable vassal du roi ou du prince auquel il devait sa place. Il s’y ajouta des problèmes financiers, les princes demandant une certaine somme pour donner le poste. Cette pratique redescendit au niveau paroissial. Cette manière de monnayer les secours spirituels se nomme la simonie. À cela s’ajoutait l’ignorance et la débauche du clergé, nommée pudiquement par certains textes le nicolaïsme (l’origine exacte du mot reste obscure).
Au 10° siècle quelque réactions épiscopales se firent entendre mais sans grand écho. Au siècle suivant, saint Pierre Damien, ermite et ascète renommé, est appelé par le pape Étienne IX au poste de cardinal-évêque d’Ostie. Il put alors par la parole (prédicateur remarquable) et par l’écrit (soixante traités) essayer d’éclairer les moines et les clercs sur leur devoirs respectifs tant dans le domaine de la connaissance de la foi que de la droiture morale. C’est dans ces traités, et dans les lettres qu’il a laissées, que l’on voit l’état de dévergondage où s’enlisait le clergé. Sa parole n’eut guère d’écho car il manquait deux choses : le poids de la sanction, et surtout l’attaque à la racine du mal qu’était l’investiture laïque, qui paraissait normale, et qui arrangeait bien les princes.
Le sursaut ne pouvait donc venir des évêques, qui, à de rares exceptions près, étaient prisonniers du système, ni des princes qui y trouvaient leur profit. Il fallait que cela vienne d’une autorité supérieure, et extérieure. On pense au Pontife romain. Mais celui-ci en ce « siècle de fer » était lui aussi prisonnier des Rois de Germanie et surtout des laïcs, la noblesse romaine, en particulier la maison des Théophylacte, avec la puissante Marozie. Celle-ci faisait et défaisait les papes, mettant parfois sur le trône de Pierre ses propres enfants (C’est l’origine de la légende de la papesse Jeanne). Le bout du tunnel arriva lorsque Frédéric de Lorraine devint pape sous le nom d’Étienne IX sans en référer ni au Roi de Germanie, Henri IV, ni à la noblesse romaine. Son successeur, Nicolas ll, ne se laissât pas intimider non plus ( c’est lui qui en 1059 décida que le pape serait élu par les cardinaux). Les théories de Pierre Damien, du moine Rathier et du cardinal Humbert trouvèrent dans l’énergique moine Hildebrand, devenu pape sous le noms de Grégoire Vll, un chef capable d’imposer la réforme indispensable. Suppression de l’investiture laïque, réforme du clergé en combattant la simonie et le nicolaïsme. Cela n’allait pas de soi. Le Concordat de Worms, 23 septembre 1122, mit fin à cette longue querelle. Mais il a fallu encore bien des décennies pour que toutes ses décisions passent dans les faits. Alors l’Église ne fut plus au mains des laïcs, comme elle fut pendant plusieurs siècles.

Le haut moyen-âge voit apparaître une catégorie intermédiaire entre les prêtres et les fidèles : les clercs. Ils peuvent faire des études (d’où l’un des sens de ce mot dans le français actuel : « Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour savoir que … », ou encore un clerc de notaire). D’autre part, ils ne relèvent pas de la justice du Roi, mais de la justice ecclésiastique, manière pour l’Église de marquer son indépendance.

Luther, quand il aura pris fortement parti pour le sacerdoce universel des baptisés, va logiquement refuser la différence entre prêtre et laïc, ne voyant dans les prêtres que ceux qui exercent une fonction dans le corps ecclésial. L’une des conséquence va être la remise du pouvoir ecclésial aux mains des princes. Ceux-ci doivent avoir le souci de la vie de l’Église, autre forme de la mainmise du pouvoir temporel sur l’Église. Ceci aura une conséquence directe : la sécularisation des biens et des personnages d’Église. La dernière expression sera l’adage : « cujus regio ejus religio », qu’on peut traduire, dans le contexte : « on a la religion de son prince ».

Face à cela, le concile de Trente va valoriser le prêtre, non seulement comme homme du sacrifice, comme nous l’avons déjà vu, mais comme être à part, ne devant pas tremper dans les activités temporelles (non decet clerici mercaturam exercitare : il ne convient pas que les clercs fassent du commerce, ou d’autre métiers, comme le métier des armes). Ceci n’empêchera pas nombre d’ecclésiastiques de se lancer dans la politique, songez au nombre impressionnant de cardinaux ministres des rois, et pas seulement Richelieu. Autre manière de faire de la politique : assassiner un roi, voir le moine Clément pour Henri lll.

Le concile Vatican ll va utiliser les études du P. Congar sur les laïcs. Celui-ci, non sans une forte pointe d’agressivité à l’égard de ce qu’il considérait comme l’état désastreux de l’Église qu’il connaissait, faisait remarquer que, dans les traités récents, l’Église n’était définie que par la hiérarchie, que les textes liturgiques ne disaient rien du rôle ou de l’attitude des fidèles, que la sainteté des laïcs n’était présentée que négativement : ceux qui n’étaient ni prêtres ni religieux ou religieuses. Dans cette perspective, le Concile va complètement changer la donne. Dans Lumen Gentium, constitution dogmatique sur l’Église, celle-ci ne va plus être définie par la hiérarchie. Après un premier chapitre sur le mystère de l’Église, le deuxième chapitre va présenter le Peuple de Dieu, avant de préciser le caractère hiérarchique de l’Église, puis de consacrer un chapitre entier aux laïcs. Vient ensuite l’appel universel à la sainteté (ch. 5) dont les religieux (ch. 6) sont une détermination exemplaire.

Le Droit canon de 1983 va nuancer le vocabulaire dans ce domaine. L’ensemble du peuple des croyants est désigné par le néologisme : « Christifideles », disciples du Christ. Le mot laici étant réservé à ceux qui ne sont ni clercs ni religieux.

IV – Réflexion théologique

* Commençons par une boutade : autrefois certains ont voulu définir le laïc comme celui qui n’a qu’à dire AMEN et à donner à la quête ! Si ces deux points ne sont pas abolis, recevoir l’enseignement de l’Église et subvenir à ses besoins matériels, ne devons-nous pas avoir une vision plus valorisante des laïcs ?

* Inutile de revenir sur la différence entre le sacerdoce des baptisés et le sacerdoce ministériel dont il a été question dans la conclusion de la première communication, si ce n’est pour redire que ces deux sacerdoces ne sont pas sur le même plan (configuration au Christ mort et ressuscité pour le baptisé, au Christ-Prêtre pour les ministres de la Nouvelle Alliance), qu’ils ne s’exercent pas dans le même domaine (toute la vie humaine pour les baptisés, la sanctification de ceux-ci pour les ministres de la Nouvelle Alliance). On peut aussi ajouter une certaine antériorité, non pas qu’il faille être prêtre avant d’être baptisé, c’est le contraire, mais au plan ontologique et historique : Jésus a choisi et consacré les prêtres avant de les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle du Salut ; ce sont les prêtres qui font exister la communauté chrétienne par les sacrements, même s’il y a des exemples de communautés chrétiennes qui ont existé vaille que vaille avant d’avoir des prêtres (évangélisation de la Corée).

* Nous avons frôlé le dualisme charismes-ministères, revenons-y maintenant. Nous nous souviendrons d’abord que les uns et les autres sont des dons de Dieu (1 Corinthiens 12 et Éphésiens 4). Ils sont tous au service du Corps entier. Leur différence est la suivante. Le ministère est structurant pour l’Église. La grâce propre du ministre ordonné est de faire grandir l’Église, tant par la parole, et les sacrements que par son rayonnement personnel. De plus, la responsabilité interne dans l’Église est liée au ministère ordonné. On a vu que l’Église a toujours combattu ceux qui voulaient gouverner l’Église sans être ordonné. On sait aussi qu’Ambroise n’a pu devenir véritablement évêque de Milan, lors de la crise arienne, quand on ne trouvait personne pour ce rôle, qu’après avoir été baptisé et ordonné, puisque la voix populaire l’avait acclamé alors qu’il n’était encore que catéchumène. Si les cardinaux réunis légitimement en conclave élisaient un pape qui ne soit pas encore évêque, il faudrait se dépêcher de l’ordonner pour qu’il accède à cette fonction.
Tout autre est le rôle des charismes dans l’Église : ils apportent un bienfait au Corps entier. Par la spécificité de leur action, ils ont habituellement un rôle limité, par exemple dans l’ordre de la charité, ou pour rappeler un aspect oublié de la vie chrétienne : François d’Assise et la pauvreté au début d’un siècle qui risquait de s’enliser dans une richesse grandissante…L’histoire, aussi bien que la théologie, montrent que ces charismes sont un bienfait pour l’Église quand ils ont le souci d’être fermement liés à la tête visible du Corps.

Le charisme le plus percutant et le plus durable de l’histoire de l’Église est le monachisme. Apparue après les persécutions pour se vouloir une nouvelle voie héroïque pour suivre le Christ, puisque le martyre n’était plus envisageable, cette forme de vie n’a pas été comprise comme un refus d’obéissance à l’autorité ministérielle des évêques, mais comme une surcroît de générosité dans la vie baptismale. Même si elle a été parfois accompagnée de turbulences, l’histoire du monachisme a été une richesse pour l’Église. Cela inclut le foisonnement d’ordre religieux qui sont nés à chaque époque, justement en fonction du charisme du fondateur ou de la fondatrice. Mais ceux-ci savaient qu’ils ne feraient œuvre d’Église qu’en étant approuvés par l’autorité compétente.

* Cela nous introduit à la place de la vie religieuse, masculine ou féminine. Vatican ll, dans le chapitre de Lumen Gentium qu’il lui consacre, maintient ses deux aspects : don de Dieu et insertion soumise dans l’Église :
Les conseils évangéliques de chasteté vouée à Dieu, de pauvreté et d’obéissance, fondés sur les paroles et les exemples du Seigneur, et recommandés par le Apôtres et les Pères, les docteurs et les pasteurs de l’Église, sont un don divin, que l’Église a reçu de son Seigneur, et que par sa grâce, elle conserve toujours. Or l’autorité de l’Église, sous la conduite du Saint Esprit, a pris soin de les interpréter, d’en régler la pratique, et d’instituer à partir d’eux des formes de vie stables. (§ 43)
Pour le sujet qui nous intéresse, la suite de ce paragraphe est capitale :
Cet état n’est pas un intermédiaire entre la condition des clercs et celle de laïcs, mais dans les deux conditions, des fidèles sont appelés par Dieu à jouir dans la vie de l’Église d’un don particulier, et, chacun à sa façon, de servir à sa mission de salut. (fin du § 43)
Il n’y a donc pas de tiers parti entre les prêtres et les laïcs, mais une manière plus intense de vivre la vie baptismale. Notre conclusion sur la collaboration entre prêtres et laïcs vaudra aussi pour la collaboration entre prêtres et religieux, et surtout religieuses.

* Un aspect discuté de la relation prêtres-laïcs peut partir des dénominations courantes : Père, mon Père, Monsieur l’Abbé (étymologiquement identique aux deux précédentes). Certes, il y a la phrase du Christ :
N’appelez personne votre "Père" sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste. (Matthieu 23,9).
Mais il est difficile d’oublier que l’un des rôles du prêtre est d’engendrer à la vie divine, non seulement par le baptême, mais aussi par le suivi de la vie chrétienne, le conseil spirituel et ses exigences. Sans opposer Jésus et saint Paul, nous ne pouvons oublier cette visée paternelle que ce dernier développe aux Corinthiens :
Auriez-vous en effet des milliers de pédagogues dans le Christ, que vous n’avez pas plusieurs pères ; car c’est moi qui, par l’Évangile, vous ai engendrés dans le Christ Jésus. ( 1 Co. 4,15)
Bien sûr, il faut que cette paternité soit un reflet de celle du Père céleste et non une forme déguisée de possession humaine. Les inévitables détachements de la vie sacerdotale en seront le garant.

* Peut-on sectoriser les rôles du prêtre et du laïc dans l’Église ? Une première approche serait de réserver au prêtre le domaine de la prière, de la liturgie, de l’enseignement religieux et de la morale, le laïc devant s’investir dans le fonctionnement du monde. Il le ferait en chrétien, c’est-à-dire qu’il s’efforcerait de pénétrer ce fonctionnement d’une visée surnaturelle et en particulier de la charité issue du Christ. Mais cela laisse de côté un pan important de la vie chrétienne : la communication de la Bonne Nouvelle du Christ mort et ressuscité. Est-elle du domaine propre du prêtre ou du laïc ? Les affrontements des années 45-65 sur ce sujet sont encore dans nos mémoires. Certains auraient voulu réserver l’apostolat aux laïcs, les prêtres ne leur prêtant main forte que par l’enseignement et la prière. D’autres auraient voulu que le laïc ne soit occupé que des choses du monde, laissant au prêtre le souci d’évangéliser. Avec du recul, on découvre que c’était un faux problème. Les chrétiens ont toujours voulu partager la découverte du Christ qui donne un sens infiniment riche à leur vie. Ils l’ont fait dans leur état de baptisés, tant dans la transmission de la foi dans le milieu familial, que par leur rayonnement accompagné de paroles explicites pour inviter à partager leur découverte. Ils ont pu le faire aussi en tant que de prêtre ou de consacré. Ce n’est que dans un état où tout le monde était supposé chrétien (mais a-t-il vraiment existé ?) que des laïcs ne se sont plus cru investis de la mission de porter la Bonne Nouvelle, laissant cela à des spécialistes : prédicateurs de mission tant à l’intérieur qu’en pays lointains. La redécouverte de l’incroyance à nos portes a forcé à poser autrement le problème : qui peut leur parler du Christ Sauveur, uniquement le prêtres ? cela réduirait singulièrement le nombre d’artisans pour la mission. On s’est alors souvenu qu’il est de la mission de chaque baptisé de témoigner du Christ. Là encore, il y a eu un piège, celui du témoignage silencieux. Outre qu’il y a une contradiction dans ces termes, un témoin muet, par exemple au tribunal, est récusé, cela négligeait l’impact de la parole dans les relations humaines et oubliait que le Christ est venu nous dire un certain nombre de choses vitales, avec mission de les répéter. Nous trouvons donc un terrain privilégié de collaboration des prêtres et des laïcs.
D’autres auraient voulu que cette collaboration se limite au fonctionnement interne de l’Église, par exemple dans la liturgie. Là encore, la place propre de chacun a besoin d’être précisée. Non pas dans un modèle celui-qui-donne opposé à celui-qui-reçoit, mais dans un modèle inspiré par le mot même de liturgie œuvre du peuple, et donc la recherche de ce que le Concile dit :
Chacun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques. (Constitution sur la Liturgie § 28)
Enfin la collaboration entre prêtres et laïcs peut atteindre un réel sommet dans le souci mutuel d’évangéliser, non seulement par la parole, mais aussi par la pénétration de la pensée chrétienne dans tous les secteurs spécialement de la culture. Cf Benoît XVI au Collège des Bernardins, qui a montré quel pas en avant les moines qui cherchaient Dieu ont fait faire à la culture médiévale. C’est le dialogue entre le prêtre, soucieux d’enraciner la pensée dans le donné révélé et le laïc soucieux de l’incarner dans un art ou une littérature, qui pourra faire avancer cette perspective.

Conclusion

La notion de corrélat peut nous aider à y voir clair. Quand on pose le laïc en opposition au prêtre, on ne peut qu’aller dans le mur. Il faut les considérer en corrélation l’un avec l’autre. Quand le prêtre aura le souci de donner au laïc ce qu’il faut pour vivre une vie évangélique, dans la prière et le témoignage, il ne pourra que se réjouir des dimensions que prendront ceux auxquels il a apporté ce bagage. Mais si le laïc ne reçoit cette formation que dans l’espoir secret de supplanter ou de supprimer celui qui l’a lancé dans cette vie chrétienne enrichie, il scie la branche sur laquelle il est assis. Pas de laïc sans prêtre qui le forme, le soutient et le relance, pas de prêtre sans laïc avec lequel il veut faire avancer la prière et la connaissance du Christ dans le monde.

Messages

  • La définition de laïc est donnée dans un cadre fermé. Il faut entendre aussi dans l’atmosphère politique et publique. Or, je suis un anti-laïc ; à l’église, je suis un civil ou un fidèle ou un catholique.

    Merci de votre réponse MIHMND

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