« Un bel avenir attend, malgré tout, les chrétiens d'Algérie » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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« Un bel avenir attend, malgré tout, les chrétiens d’Algérie »

Relégués en marge de la société algérienne, les chrétiens subissent une répression qui s’est intensifiée depuis vingt ans. Alors que Léon XIV doit se rendre dans le pays du 13 au 15 avril, entretien avec Grégor Puppinck, président du Centre européen pour le droit et la justice, qui vient de publier un rapport sur L’Oppression des chrétiens d’Algérie.
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Des chrétiens algériens protestent à Béjaia (autrefois Bougie) contre la fermeture des églises évangéliques, le 16 octobre 2019. Aujourd’hui, toutes sont fermées.

Qui sont les chrétiens d’Algérie ?

Grégor Puppinck : Selon l’ONG Portes Ouvertes, il y aurait en Algérie 156 000 chrétiens pour une population de 48 millions d’habitants. Parmi ces chrétiens, 8 000 environ sont catholiques, pour majorité des résidents étrangers comme les Subsahariens et, dans une moindre mesure, des Européens. Le reste est donc constitué d’évangéliques de toutes branches. Le chiffre exact est difficile à donner. Eux-mêmes ne le souhaitent pas tellement, de peur d’effrayer les autorités. D’autres sources affirment qu’il y aurait jusqu’à un million de chrétiens.

Des chiffres qui vous paraissent plausibles ?

La réalité doit se situer dans l’entre-deux. Ce qui est vrai, c’est que des régions entières en Kabylie [région du nord de l’Algérie, à l’est d’Alger, NDLR] sont chrétiennes. C’est la particularité de l’Algérie par rapport à la France : les conversions sont moins individuelles que collectives, lorsque des familles ou des villages entiers se convertissent.

Pourquoi cela ?

D’abord, la conversion est spirituelle et consiste à embrasser le contenu de la foi chrétienne. Mais certaines sont aussi liées à l’histoire des années sombres de l’Algérie – c’est-à-dire la « Décennie noire », cette guerre civile des années 1990 qui opposa le gouvernement aux islamistes – et au rejet du terrorisme islamique. Pour ce qui est de la Kabylie, région où il y a le plus de conversions, un autre aspect doit être pris en considération : nombre de Kabyles, qui sont berbères, ne veulent pas être arabisés. Or, ils ont conscience que l’arabisation va de pair avec l’islamisation.

Comment expliquer la diffusion du protestantisme ?

Il est un christianisme tout terrain en l’absence de missionnaire : n’importe qui peut baptiser, il n’y a pas besoin d’être un prêtre pour célébrer un office, n’importe qui peut prêcher… Dès lors, on comprend que le protestantisme est très adapté à la fois pour toucher des zones reculées et pour une pratique clandestine. Ensuite, il faut relever que le protestantisme évangélique est extrêmement missionnaire : ils ne craignent pas de prendre des risques et d’aller en prison. Leur côté apostolique fait qu’ils osent se montrer et donc ils convertissent beaucoup plus.

Pour vous, les persécutions antichrétiennes découlent de la conception de l’islam comme religion d’État…

C’est une question d’identité : selon le premier article de sa Constitution, l’Algérie est « une et indivisible » et, selon le deuxième, « l’islam est la religion d’État ». Or, dès que vous avez une identité nationale qui est religieuse – qui plus est avec une religion qui est un système politico-religieux global, régissant les mariages ou les successions –, il est impossible de quitter cette religion sans « sortir » de son pays. Les chrétiens sont d’autant invisibilisés que nombre d’entre eux déclarent être musulmans à l’état civil – qui, au passage, possède une liste de prénoms chrétiens qu’il refuse pour les nouveau-nés – afin de ne pas avoir de problème. Le droit de la famille, largement inspiré du droit musulman, est très dur avec les chrétiens et en particulier les femmes : l’épouse chrétienne, qui est exclue de l’héritage, peut, dans les faits, également être répudiée par son mari pour le simple fait de sa religion, perdant ainsi tous les droits sur ses enfants. Enfin, d’un point de vue professionnel, les employeurs sont fortement invités, si ce n’est contraints, à signaler les employés chrétiens aux autorités.

La situation semble s’être durcie…

La référence à la liberté de conscience a en effet disparu de la Constitution depuis la réforme de 2020. Surtout, la discrimination s’est institutionnalisée depuis 2006, lorsqu’une ordonnance a fixé un cadre législatif très contraignant pour l’exercice du culte : depuis vingt ans, les autorités ont refusé toutes les demandes d’ouverture de nouveaux lieux de culte ! Six ans plus tard, nouveau tour de vis avec une ordonnance qui demandait à toutes les associations religieuses régulièrement constituées de recommencer toute la procédure, les entraînant dans un labyrinthe bureaucratique. C’est sur ces bases que l’Église protestante d’Algérie a été éradiquée : la mise à jour de ses statuts lui a été refusée et, sur la base de ce refus, on a fait fermer leurs églises appartenant dès lors à une association non autorisée. Depuis 2025, toutes les églises protestantes d’Algérie ont été fermées et les fidèles ont basculé dans la clandestinité.

Qu’en est-il de l’évangélisation ?

Depuis 2006, il est répréhensible pénalement de convertir un musulman ou « d’ébranler [sa] foi ». Aujourd’hui, un prénom chrétien ou une bible dans un sac à dos peuvent être considérés comme une marque de prosélytisme tombant sous le coup de la loi ! Plus insidieusement, si l’apostasie n’est pas érigée en infraction, tout musulman se convertissant au christianisme subit une répression réelle, en particulier de la part de sa famille et du voisinage.

Quel avenir imaginez-vous pour les chrétiens en Algérie ?

Malgré tout, je pense qu’un très bel avenir les attend. La visite du Pape est un événement magnifique qui pourra vraiment toucher le cœur de beaucoup d’Algériens. Il y a un côté prophétique : Léon XIV va sans doute rappeler aux Algériens d’où ils viennent, à savoir d’une terre chrétienne… On peut aussi souhaiter que l’Église catholique soit un peu plus audacieuse dans l’annonce et dans l’accueil. Le but n’est pas seulement de préserver des acquis institutionnels : il faut aussi savoir se mettre un peu en danger. Beaucoup de chrétiens protestants donnent l’exemple, en osant se mettre en danger pour l’annonce de l’Évangile. Cela étant, restons réalistes : l’Église sait qu’une évangélisation trop explicite la ferait tomber sous le coup du délit de prosélytisme et marquerait la fin probable de sa présence en Algérie.