Saint Jean de la Croix, « le plus extrémiste des saints » selon Thibon - France Catholique
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Saint Jean de la Croix, « le plus extrémiste des saints » selon Thibon

Pour Gustave Thibon, saint Jean de la Croix et Friedrich Nietzsche avaient une même soif d’absolu. Mais le premier vécut de Dieu, quand le second vécut de lui-même. Et versa finalement dans la folie.
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Gustave Thibon (1903-2001).

Dans un livre-confession avec la regrettée Danielle Masson, Gustave Thibon n’hésite pas à présenter saint Jean de la Croix comme « le plus extrémiste de tous les saints, avec qui Nietzsche se serait bien entendu » (Gustave Thibon au soir de ma vie, Plon).

Rapprochement improbable

La formule est pour le moins frappante, mais elle aurait demandé élucidation. On savait que, depuis sa conversion, Thibon s’était retrouvé proche de la spiritualité du Carmel, collaborant aux Études carmélitaines. Il y avait même publié une étude sur Nietzsche et saint Jean de la Croix, reprise plus tard dans son ouvrage sur l’auteur de Zarathoustra. Ces pages méritent d’être relues. Seules elles expliquent ce rapprochement improbable entre deux personnages aussi contrastés.

Comment Thibon avait-il pu oser pareil paradoxe ? Car il ne s’agit pas de quelques analogies de caractère. Il faut mesurer la portée de cette affirmation initiale : « Ils eurent, l’un et l’autre, des âmes de grands adorateurs ; une sève essentiellement religieuse nourrit les frondaisons de leur pensée ; ils eurent soif jusqu’à la mort d’une plénitude surhumaine. » Il y a là de quoi suffoquer : l’auteur de L’Antéchrist et le modèle même de la mystique chrétienne mis dans le même bateau ! Mais Thibon s’explique longuement. L’athée et le saint sont des extrémistes à leur manière, voués à la recherche de l’absolu. Précisément, cette recherche passe par une purification impitoyable, celle qui les conduit tous deux à balayer masques et illusions.

Il fallait un lecteur aussi attentif pour être capable de reconnaître dans Nietzsche et Jean de la Croix une sorte d’itinéraire commun qui, finalement, dans le premier cas, aboutit à un échec tragique, dans le second une traversée de la nuit vers la Lumière.

« Jean de la Croix vécut de Dieu, Nietzsche vécut de lui-même », écrit Gustave Thibon. Et aussi : « Jean vécut de cette vie du cœur spontanée, diffusive, aux élans irréversibles. La vie de Nietzsche fut avant tout une vie réflexe : toute la chaleur de ses entrailles s’épuisait à nourrir une dévorante ivresse de l’intelligence. D’une part : je me donne ; de l’autre, je me pense. Un fleuve, un miroir. »

Son saint de préférence

On n’oublie pas les ressemblances : une soif de l’infini chez l’un et l’autre, une recherche au-delà même des forces humaines, mais divergences aussi radicales : « Soif positive de l’absolu chez Jean, soif négative chez Nietzsche. » Et Thibon de s’expliquer sur son expression : « le plus extrémiste des saints » : « Il est extrémiste uniquement dans l’ordre de la suprême espérance humaine, dans la seule voie qui n’a pas de terme. »

On comprend qu’au soir de sa vie, le philosophe se soit rapproché de son saint de préférence, celui qui lui donnait le goût et l’espérance prochaine de la suprême rencontre.

Nietzsche ou le déclin de l’Esprit, Gustave Thibon, 1948, Éditions Fayard.