« Gustave Thibon, philosophe mystique » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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« Gustave Thibon, philosophe mystique »

À l’occasion des 25 ans de son décès, France Catholique revient sur la spiritualité de Gustave Thibon, et sur son amitié avec la philosophe Simone Weil. Entretien avec le philosophe Emmanuel Gabellieri, qui participera à la réflexion organisée par l’association Ichtus en partenariat avec France Catholique, le 14 mars.
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Gustave Thibon (1903-2001). « Il a toujours été étreint par le mystère de Dieu. »

En quoi Thibon est-il unique dans l’histoire de la pensée ?

Emmanuel Gabellieri : Il est le seul philosophe contemporain, je crois, qui n’a eu pour diplôme que le certificat d’études : c’est un autodidacte, qui a reçu le grand prix de l’Académie française en littérature et en philosophie ! Paysan de métier, il a hérité de la ferme familiale, à Saint-Marcel-d’Ardèche, en Provence, dans laquelle il a vécu toute sa vie, en retrait du monde, écrivant de nombreux livres, et n’en sortant que pour faire des conférences. Il est resté un solitaire, il ne s’est pas engagé directement dans la cité, ni dans l’Église. Il est resté en retrait. C’est une sorte de Socrate moderne, un sage qui a retrouvé l’inspiration de la Grèce antique, celle de la recherche de la sagesse. Il incarne cette quête du sens de l’univers, de l’existence… Il est un antidote au courant d’érudition et d’abstraction contemporaine. N’ayant pas eu de professeur, il a pu aller chercher des maîtres librement, dans les grandes figures de la pensée qui l’ont saisi. Il disait qu’il avait « le génie de reconnaître les génies », comme il l’a fait avec Weil.

Quel philosophe était-il ?

Thibon est un mystique, on ne le dit pas suffisamment. Il est plus souvent reconnu comme penseur du social, du politique et moins comme un penseur mystique. De fait, dans les années 1940, sa pensée est surtout morale et sociale : la mystique n’apparaissait alors que dans ses poèmes et ses premiers cahiers. Mais, par la suite, il est de plus en plus à mi-chemin entre la philosophie et la mystique. Et cela s’est accentué fortement à la fin de sa vie, en particulier dans ses derniers livres, L’Ignorance étoilée, Le Voile et le Masque. Cela est en partie lié à son long dialogue avec Simone Weil.

Mystique, Thibon était aussi un philosophe enraciné, qui prônait le « retour au réel » – c’est d’ailleurs le titre d’un de ses livres…

Il s’opposait à la fois aux matérialismes, qui revendiquent la vérité de la terre contre la vérité du Ciel, et aux idéaux qui ne se préoccupaient pas des choses de la terre. L’unité du Ciel et de la terre, pour lui, c’est la vérité de l’Incarnation, que la philosophie doit reprendre à son compte. Dans Retour au réel, il écrit cette formule magnifique : « Au nom du Ciel, sauvons la terre. » C’est sa réponse à Nietzsche qui opposait aux « arrière-mondes » de la religion et de la métaphysique, le « monde vrai » de la terre. Thibon, lui, ne les opposait pas, considérant la terre comme le tremplin du Ciel et le Ciel descendant sur la terre, par la révélation de la grâce.

Vous dites que Thibon est également un moraliste, c’est-à-dire ?

Tout lecteur peut le ressentir mais c’est trop peu reconnu : il est un des plus grands moralistes français, de la taille d’un Montaigne ou d’un Pascal. Il a une anthropologie de l’équilibre humain, du désir et des désirs, de l’enracinement et de l’aspiration mystique, de la lutte contre les passions – sujet de la scolastique chrétienne et de la Renaissance, à laquelle il redonne une nouvelle force existentielle et spirituelle extraordinaire. Tout cela irrigue la politique et sert de sol à la mystique. Thibon tient ces trois polarités : anthropologie morale, politique et mystique. On ne peut pas prendre un seul de ces trois aspects.

Quelle était sa quête de Dieu ?

Il a toujours été étreint, jusqu’à l’angoisse, par le mystère de Dieu. Il se situe dans la tradition de la « théologie négative » qui, après avoir pénétré au maximum le mystère, souligne ce qui nous échappe en Dieu, craignant que l’on adore des idoles et non le vrai Dieu, en s’en faisant une vision anthropomorphique. C’est l’école d’un saint Augustin, par exemple. Pour lui, cette approche fait contrepoids à une théologie « positive » qui voudrait trop identifier Dieu à partir de la Création. Cela éclaire notamment sa rencontre avec Simone Weil.

Peut-on dire que Thibon ramène l’homme à sa vocation d’éternité ?

Oui, il disait souvent que « l’homme est défini par le désir d’absolu », le « désir de Dieu ». En approfondissant la dimension mystique de son œuvre, les thèmes qui dominent sont le dépouillement des illusions, la purification de soi, l’attente du Dieu inconnu… S’il luttait autant contre l’idolâtrie, c’est qu’elle est une manière erronée de répondre au désir d’absolu en divinisant le créé. C’est la raison pour laquelle – comme Simone Weil – il fait de la mort le lieu suprême de l’expérience métaphysique, car elle seule met en contact total et définitif avec Dieu… ou le rejet de Dieu, selon ce que nous aurons choisi. Elle est l’instant de vérité de la vie. La mystique de la Croix est centrale chez lui comme chez Weil, elle s’articule à la mystique de l’union nuptiale à Dieu.

Quelles étaient ses sources d’inspiration spirituelles ?

Il a une double source d’inspiration fondamentale. Son socle philosophique majeur est la tradition gréco-latine, greffée sur la tradition thomiste. Et il y a cette source plus cachée, qui va surtout chez lui de la mystique rhéno-flamande issue de Eckhart et ayant son sommet chez Jean Tauler, la mystique du carmel, avec saint Jean de la Croix. Il était pénétré par la spiritualité du carmel, c’était un homme avec une très profonde vie intérieure. Sans doute sa pensée émanait-elle de sa prière. Il y aurait d’ailleurs une anthologie de ses textes sur la prière à écrire… Cela se retrouve beaucoup dans ses poèmes et dans ses premiers cahiers des années 1930-1940.

En quoi son amitié avec Simone Weil, que vous citez, a-t-elle été exceptionnelle ?

Simone Weil a été, dira-t-il, « la grande rencontre de sa vie ». Pourtant, lorsqu’elle arrive, en 1941, pour travailler dans sa ferme, à la demande du Père Perrin, tout les oppose ! Thibon est un sage, qui vit en retrait du monde et offre le fruit de sa méditation. Simone Weil s’engage dans tous les combats, de manière christique. Mais ils se sont découvert une très profonde proximité spirituelle, une fraternité d’âmes. À partir de ce moment-là, leur rapprochement intellectuel et spirituel s’est accéléré. Malgré la brièveté de leur rencontre – elle ne reste que quelques mois chez lui – ils se sont reconnus mutuellement et sont arrivés à une extraordinaire profondeur d’échange, en peu de temps. Au point, me confiait Thibon, que ce dialogue s’est « approfondi » pour lui après la mort de Simone Weil, à 34 ans. À travers l’immense travail qu’il a réalisé sur ses écrits – à commencer par l’anthologie que constitue La Pesanteur et la Grâce, dont il est le co-auteur –, il a intériorisé ce qu’elle avait apporté de nouveau à la pensée. Il la citait de plus en plus en vieillissant.

Comment expliquez-vous une telle profondeur ?

Cette fulgurance de leur relation a été rendue possible grâce à leurs bagages antérieurs. Thibon comprend qu’il a été comme préparé à cette rencontre en étant touché par l’appel mystique bien avant sa rencontre avec Simone Weil – qui elle-même, quoique non baptisée, a eu une expérience mystique, sans qu’il le sache alors. Ce qui lui faisait dire qu’il était « fait pour la comprendre », allant jusqu’à affirmer : « Elle m’a éclairé un chemin que j’avais choisi avant de le connaître »… En réalité, ils se sont éclairés mutuellement. Elle découvre chez lui un catholique qui a les mêmes aspirations mystiques qu’elle, et la même capacité à méditer le rapport entre la raison et la foi, l’ascèse du dépouillement. C’est chez lui qu’elle découvre et lit intégralement saint Jean de la Croix et la mystique du carmel, qui marqueront profondément le développement de sa pensée et le thème de la « nouvelle naissance » de l’âme, dans les textes de New York. Cette dimension mystique éclaire leur rencontre et lui fait reconnaître en elle le « nouveau Pascal ». C’est une histoire d’amitié assez unique dans le monde de la pensée !

Que vous a-t-il apporté, personnellement ?

Après avoir découvert ses livres à l’adolescence dans la bibliothèque de mon père, j’ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises et de l’avoir entendu en conférences. Nous avons également correspondu par lettres. Il m’a énormément apporté. J’ai découvert la philosophie grâce à lui et, pendant mes études, il m’a permis de garder un esprit libre, en pensant par moi-même, comme l’enseigne Socrate à ses disciples, tout en se référant aux grandes sources de la pensée. Je dois reconnaître aussi que j’ai été particulièrement touché et encouragé lorsqu’il m’a dit et écrit que j’étais la personne qui avait le mieux compris en profondeur son inspiration mystique… Par ailleurs, c’est grâce à lui que j’ai découvert Simone Weil.


Colloque Gustave Thibon le 14 mars

À l’occasion des 25 ans du décès du philosophe, l’association Ichtus et l’institut du Pont-Neuf organisent un colloque sur le thème de son ouvrage Retour au réel. Conférences d’Emmanuel Gabellieri, Jacques Trémolet de Villers, Gérard Leclerc, Frédéric Rouvillois… En partenariat avec France
Catholique
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Lieu : Ichtus, 49 rue des Renaudes, 75017 Paris.

Réservation : https://ichtus.fr ou 06 22 08 82 11