Quelles leçons avez-vous tirées de cette expérience du point de vue éducatif pour ces jeunes en rupture de ban ?
Amaury de Barbeyrac : Cette expérience m’a convaincu de l’absolue nécessité de définir un cadre exigeant et bienveillant pour accompagner des jeunes délinquants vers la liberté. Exigeant afin de créer une rupture avec le système de caïdat en vigueur dans certaines banlieues ou dans l’univers carcéral. Ce changement de rythme était salutaire. Pendant ces trois mois de stage, les prisonniers travaillaient dans un cadre ouvert, en pleine nature, sans téléphone, ni visite, ni télévision. Ils découvraient la discipline militaire, avec ses règles strictes : la ponctualité, l’obéissance, le goût de l’effort, l’endurance, le sens de l’efficacité, l’obligation de remplir la mission en tout temps, en tout lieu, quoi qu’il en coûte. Toute violence était prohibée, qu’elle soit physique, verbale, ou tout simplement dans le regard.
Un cadre militaire exigeant donc, mais bienveillant également. L’autorité était fondée sur l’exemplarité des chefs et le respect de la dignité de chacun. Le vouvoiement était obligatoire et réciproque. Les stagiaires apprenaient à écouter, à s’exprimer avec calme et pondération, à servir, à se tenir avec un port altier et un regard droit. Autant de petites règles d’éducation très simples, mais essentielles pour retrouver une civilité élémentaire, une certaine élégance et une confiance en soi indispensable pour préparer leur réinsertion dans la société civile.
Pourquoi n’avez-vous pas réussi à convaincre les responsables de l’époque de l’utilité de cette politique ?
Créés en 1986 sous l’impulsion de l’amiral Brac de La Perrière, ces stages militaires « Jeunes en équipe de travail » (JET) ont été supprimés en 2023, en dépit de très bons résultats. De nombreuses (et de mauvaises) raisons ont motivé cette suppression. L’une d’entre elles fut de penser que la prison offrait une réponse plus adaptée pour lutter contre la délinquance. En réalité, plus on construit de prisons, plus on les remplit, plus cela coûte cher, plus les détenus se radicalisent.
La seconde erreur fut de croire que les armées n’avaient pas à s’investir dans ce type de mission. Cette approche me semble être une faute stratégique au regard du repli communautaire, du narcotrafic et de la radicalisation islamiste qui pèsent sur notre pays. Cette réalité sociale exigerait bien au contraire un investissement plein et entier de nos armées pour affirmer l’autorité de l’État et renforcer la cohésion nationale.
Convaincu de la pertinence des stages JET, j’ai tenté, en vain, de convaincre ces dernières années les pouvoirs publics de les relancer. Ce dispositif offre une réponse simple, efficace et économique pour lutter contre la récidive. N’ayant pu convertir les politiques, j’essaie désormais de promouvoir ce projet auprès du grand public, au travers de ce livre.
Quelle place tient la dimension culturelle dans votre approche auprès d’une population immigrée ?
Les prisonniers dont j’avais la charge étaient très majoritairement de confession musulmane, issus de l’immigration, vivant dans des familles monoparentales ou polygames. Condamnés pour trafics de stupéfiants, souffrant de l’absence de leur père, d’un manque de repère, d’illettrisme, d’un sentiment d’exclusion, ils avaient souvent grandi dans un système de caïdat. L’appât du gain, l’argent facile, le mensonge, la haine et la vengeance étaient les principaux ressorts de leurs actions. Cette ambiance de violence mortifère et de peur quotidienne n’offre pas un projet de vie pérenne ! Au fond de leur cœur, j’ai vite perçu que ces jeunes gens étaient tous en quête de respect, de justice… et d’amour. Durant le stage, nous avons donc tout mis en œuvre pour qu’ils se sentent aimés et qu’ils apprennent à aimer la France. Nous avons veillé à leur expliquer les règles, us et coutumes en vigueur dans notre pays, au travers de cours de français et d’histoire, puis des visites de châteaux, d’abbayes et de musées. Cette formation culturelle fut au centre de notre action. On ne pouvait pas en effet espérer éduquer et insérer des personnes dans du vide ou des concepts fumeux. Nous avons donc axé notre formation sur l’apprentissage de notre histoire, la découverte de notre patrimoine, la valorisation de notre civilisation pour que ces jeunes gens se l’approprient, afin que nous puissions emporter leur adhésion et, in fine, la plus belle des batailles : celle des cœurs.
Quid de la religion historique de la France, c’est-à-dire le catholicisme ?
Dans un contexte de privation de liberté, de solitude et de relégation, la dimension religieuse ne peut pas être cantonnée à la sphère privée. Elle était ainsi omniprésente durant toute la durée de mon stage. D’un côté, les stagiaires de confession musulmane affirmaient ostensiblement leur croyance en une transcendance : Dieu existe, c’était une évidence qui ne se discutait pas. Leur foi, affirmée et assumée, m’a profondément marqué. Marqueur identitaire, l’islam s’imposait aussi comme une assignation culturelle. La liberté de conscience, l’apostasie et la non-croyance étaient ainsi totalement prohibées. Musulmans avant d’être Français, ils affirmaient à ce titre que la charia prévalait sur la loi républicaine. La France étant perçue comme hostile aux musulmans, certains se présentaient comme des « prisonniers politiques », ce qui leur offrait un alibi pour se dédouaner de leurs fautes, voire même les justifier. Ils pouvaient alors légitimement mener des actes de guérilla, la takiya, contre l’ennemi français. Mon stage fut de fait émaillé d’incidents diligentés par certains de ces éléments radicalisés, qui menèrent des actions de sabotage et des tentatives de mutinerie.
Votre foi vous a-t-elle aidé ?
Face à ces tensions identitaires et religieuses, ma foi catholique me fut d’un précieux secours pour discerner, éviter de commettre trop d’erreurs et surmonter les crises. Lorsque j’étais assailli par le doute, le désespoir et le sentiment d’abandon au cœur de cette « grande galère », les évangiles du bon larron, de la Samaritaine, des Béatitudes ou de l’enfant prodigue me rappelaient constamment la voie à suivre. Et me redonnaient force et courage. Mes stagiaires ont vite perçu que j’étais catholique. Lors d’une visite d’une abbaye organisée pour qu’ils découvrent la beauté, la profondeur et l’héritage de notre histoire millénaire chrétienne, deux d’entre eux m’ont demandé de chanter « un truc de ma religion ». J’ai entonné un Alléluia. Tout le monde s’est tu, certains ont applaudi, aucun n’a protesté. Cette anecdote, si simple et touchante, résume bien l’esprit que j’ai voulu insuffler au cœur de ce stage militaire de probation : accompagner les captifs vers la liberté, leur faire découvrir la beauté de notre pays et prier pour qu’ils s’engagent vers la sainteté.
Wesh mon lieutenant !, Amaury de Barbeyrac, 2024, 412 pages, 18 €.