C’est l’un des secrets les mieux gardés d’Italie. Du moins pour les 4 millions de visiteurs qui arpentent chaque année les fascinants vestiges de la cité engloutie par l’éruption du Vésuve en 79 après Jésus-Christ. Bien peu d’entre eux savent en effet qu’une ville moderne existe à côté de la ville antique. Plus rares encore sont ceux qui se rendent au sanctuaire de Notre-Dame du Rosaire, où afflue pourtant chaque année un nombre de pèlerins équivalent à celui des touristes du site archéologique.
À cinq cents mètres à peine des ruines grandioses, la via Roma débouche sur une place immense, bordée par la majestueuse façade d’une basilique flanquée d’un campanile. Élevée au rang de basilique mineure par Léon XIII en 1901, puis agrandie jusqu’en 1939, c’est une Saint-Pierre miniature, avec ses trois nefs, sa profusion de marbres, sa spectaculaire coupole centrale. Au-dessus de l’autel majeur, une modeste toile, enchâssée dans un cadre d’onyx et de lapis-lazuli, attire toutes les mains en prière : la Madone de Pompéi. Plus loin se dressent les statues en bronze de Bartolo Longo et Marianna De Fusco, les fondateurs du sanctuaire.
Saint Bartolo Longo
La destinée du premier est romanesque à souhait (cf. FC n° 3918). Né dans les Pouilles en 1841, Longo entreprend des études de droit à Naples. Sous ’influence de La Vie de Jésus d’Ernest Renan, il se jette bientôt à corps perdu dans l’anticléricalisme ambiant de l’Italie post-unitaire. S’ensuit une vie de désordre, où il s’adonne au spiritisme et au satanisme, allant même jusqu’à officier comme prêtre de ce culte. Très vite, il connaît une crise profonde qui le mène à un désespoir absolu. Sa rencontre avec le Père Radente marque sa conversion, tout aussi fulgurante. Ce dominicain le familiarise avec la prière du rosaire, fixée au XIIIe siècle par le fondateur de son ordre, et avec la dévotion à la Madone du même nom.
« Frère Rosaire »
La vie de Bartolo Longo change alors du tout au tout. Diplôme en poche, il abandonne la profession d’avocat, entre dans le Tiers-Ordre dominicain sous le nom de « Frère Rosaire » et consacre sa fortune à l’assistance aux malades et aux nécessiteux. Mais sa rencontre, à Naples, avec Marianna Farnararo, veuve du comte De Fusco, donne une direction décisive à ses projets. Cette chrétienne ardente possède des propriétés à Valle di Pompei, qui n’est pas encore une commune mais un simple lieu-dit. Devenu l’intendant de ses biens, l’ex-avocat s’y rend en octobre 1872 et découvre la misère de l’endroit. Quelques jours plus tard, alors qu’il parcourt les terres de la comtesse De Fusco, il entend une voix intérieure lui dire : « Celui qui propage le rosaire est sauvé ! », tandis que retentit l’écho d’une cloche sonnant l’Angélus du milieu du jour. Bartolo Longo, encore accablé par le souvenir de sa vie passée, se trouve envahi par une paix qu’il n’a jamais éprouvée.
Aussitôt, il fonde une société pieuse vouée à la diffusion du rosaire, puis entreprend de réunir les fonds pour bâtir une nouvelle église à Valle di Pompei. Il se met aussi en quête d’une image sainte. Lorsqu’on lui propose, à Naples, le tableau d’une Vierge à l’Enfant, il peine à cacher sa déception : c’est une toile d’aspect minable, mangée par les mites et décolorée… En outre, contre la tradition iconographique dominicaine, la Vierge y tend le rosaire non pas à sainte Catherine de Sienne, mais à sainte Rose de Lima. Bartolo Longo accepte cependant le tableau, qui fait le voyage jusqu’à Pompéi le 13 novembre 1875 sur… une charrette de fumier. Après sa restauration (où sainte Rose est transformée en sainte Catherine !), il est exposé aux fidèles le 13 février 1876. Le jour même, une enfant épileptique de 12 ans, Clorinda, est guérie. Des centaines d’autres miracles suivent, tandis que la première pierre de l’église est posée le 8 mai 1876.
Infatigable, Bartolo Longo consacre toutes ses forces à sa mission. En 1883, il rédige une Supplique à la Vierge du Rosaire en réponse à l’encyclique de Léon XIII Supremi apostolatus officio, qui recommande la prière du rosaire comme remède aux maux du monde. Vingt mille personnes se réunissent à Pompéi cette année-là pour la réciter. En 1884, il crée la revue Il Rosario e la Nuova Pompei, toujours publiée dans le monde entier, qu’il dirigera jusqu’à sa mort. Il fonde surtout un « chapelet » d’œuvres charitables : orphelinat pour les filles, hospices pour les enfants de détenus, classes maternelles, logements ouvriers, atelier de typographie, mais aussi la congrégation des Dominicaines filles du Saint Rosaire, qui poursuivent aujourd’hui l’œuvre du fondateur. Des fondateurs, devrait-on dire, car Marianna De Fusco fut, jusqu’à la mort de Longo en 1926, son infatigable collaboratrice. Pour faire taire les mauvaises langues, Léon XIII leur avait conseillé de se marier, ce qu’ils firent en 1885, sans acte civil ni publication de bans, ayant résolu de vivre en frère et sœur.
Un émouvant petit musée
Dans les vastes locaux du sanctuaire qui jouxtent la cathédrale, un petit musée accueille une reconstitution de la chambre de Bartolo Longo, béatifié par Jean-Paul II en 1980 et canonisé par Léon XIV le 19 octobre dernier. Plus loin, le pèlerin peut prier devant son corps qui repose, inaltéré, dans une châsse en verre, enveloppé dans sa cape de chevalier du Saint-Sépulcre. Sur les murs des interminables couloirs, des dizaines de cadres accueillent les touchants ex-voto qu’y a suspendus la piété des milliers de fidèles ayant reçu une grâce de la Vierge de Pompéi : dessins, photos, miniatures d’une jambe, d’un bras, d’un œil, ou de toute autre partie du corps ou de l’âme guérie par son intercession. Ils témoignent que Pompéi n’est pas une ville morte mais cette cité des vivants qui préfigure, à l’école de la Madone du Rosaire, la Jérusalem céleste.