Il y a 400 ans naissait, à Paris, Marie de Rabutin-Chantal qui, sous le nom de Madame de Sévigné a pris place au premier rang de la littérature française. Poésie ? Romans ? Théâtre ? Non, des lettres. Les lettres qu’elle écrivit sa vie durant à sa fille Françoise-Marguerite, comtesse de Grignan. L’excellente édition de Roger Duchêne (trois volumes dans la Pléiade) en compte 1120, quelques centaines sont perdues.
Que peut-on leur demander ? Les lettres d’anthologie – « Savez-vous ce que c’est que faner ? » –, modèle pour narration d’écoliers d’hier ? « La Sévigné de tout le monde », comme dit Proust dans Albertine disparue ? Il y a mieux. Mme de Sévigné est un témoin du Grand Siècle. Vie quotidienne d’une grande dame, chronique mondaine, politique, littéraire, religieuse. Inépuisable et incomparable. Il y a mieux encore : Madame de Sévigné elle-même. Sa présence, sa compagnie, chaque jour, chaque heure, ses sentiments, ses confidences, sa vie intérieure. Libre au lecteur de lier connaissance avec une femme de cette qualité.
« Vous êtes vieille »
Madame de Sévigné est en Bretagne, dans son château des Rochers (aujourd’hui en Ille-et-Vilaine), hérité de son mari. Son mari, Henri, est mort en duel en 1651, la laissant veuve à 25 ans avec deux enfants, Françoise-Marguerite et Charles. Elle est là depuis fin mai 1689. Long séjour dont la motivation essentielle est économique. Sans fortune, la marquise s’est mise dans la gêne pour établir ses enfants. Aux Rochers, elle vit à petit feu, tâchant d’obtenir de ses fermiers ce qu’ils lui doivent, sans grand succès. Mais elle n’est pas malheureuse en son château.
12 octobre. La marquise reçoit une lettre de Paris, écrite par Madame de La Fayette au nom de ses amis. Elle ouvre. Elle lit : « Il ne faut point que vous passiez l’hiver en Bretagne, à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille. Les Rochers sont pleins de bois. Les catharres et les fluxions vous accableront. Vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste et baissera… »
« Vous êtes vieille. » Brutal constat sous la plume de celle qui écrivit La Princesse de Clèves. Madame de Sévigné a 63 ans. Comment prend-elle la chose ? Elle y voit d’abord un témoignage d’affection. Seule l’amitié véritable, confirmée par de longues années, peut dicter une formule d’une aussi brusque franchise. Elle a raison. C’était amitié de la part de Madame de La Fayette qui, plus jeune qu’elle de cinq ans, la précéda de trois ans dans la mort (1693). La dernière phrase du dernier billet que la marquise lui adressa dit tout : « Croyez, ma très chère, que vous êtes la personne du monde que j’ai le plus véritablement aimée. »
N’empêche. Madame de Sévigné a transmis la lettre de Madame de La Fayette à sa fille, Françoise, qui en est outrée. « Vous êtes vieille » : ces trois mots ne passent pas. Sa mère tente de la raisonner. Elle veut bien consentir qu’elle en a été « étonnée » dans la mesure où elle ne voyait en elle aucun signe de déclin. Mais il n’est pas douteux que c’est un choc pour elle. Elle ne peut plus ignorer qu’elle est au seuil de la vieillesse. Et cela entraîne sa plume. Madame de Sévigné n’est pas seulement épistolière, elle est aussi moraliste.
« Je fais souvent des réflexions et des supputations, et je trouve les conditions de la vie assez dures. Il me semble que j’ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse. Je la vois. M’y voilà. Et je voudrais bien au moins ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont près de m’outrager, et j’entends une voix qui dit : « Il faut marcher malgré vous, ou bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir », qui est une autre extrémité où la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu trop. Mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place et fait prendre patience. Prenez-la donc aussi, ma très chère enfant, et que votre amitié trop tendre ne vous fasse pas jeter des larmes que votre raison doit condamner. »
« Un miracle de la Providence »
Il est trop vrai qu’elle redoutait la vieillesse et ses outrages. Deux ans avant cet épisode, elle a écrit à un ami qui vient d’être grand-père (janvier 1687). Elle-même est déjà grand-mère depuis dix-sept ans, de Marie-Blanche de Grignan. Elle donne son exemple.
« Ce n’est point ce que l’on pense. La Providence nous conduit avec tant de bonté dans tous ces temps différents de notre vie que nous ne les sentons quasi pas. Cette pente va doucement ; elle est imperceptible. C’est l’aiguille du cadran que nous ne voyons pas aller. Si, à vingt ans, on nous donnait le degré de supériorité dans notre famille, et qu’on nous fît voir dans un miroir le visage que nous avons, ou que nous aurons à soixante ans en le comparant avec celui de vingt, nous tomberions à la renverse, et nous aurions peur de cette figure. Mais c’est jour à jour que nous avançons. Nous sommes aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd’hui. Ainsi nous avançons sans le sentir, et c’est un des miracles de cette Providence que j’adore. Voilà une tirade où ma plume m’a conduite, sans y penser. »
Des tirades comme celle-là, ou sur de tout autres sujets, sa plume en sème à profusion. Il suffit d’ouvrir ce courrier dont quatre cents ans n’ont pas terni la fraîcheur pour oublier que notre boîte aux lettres est vide.