Si vous avez déjà rencontré des Témoins de Jéhovah, vous les avez peut-être entendus dire que le Saint-Esprit n’est pas une personne divine, mais une énergie, un flux, une sorte d’onde spirituelle. Ce faisant, ils font revivre une vieille idée, celle que défendaient, au IVe siècle, les « pneumatomaques », c’est-à-dire littéralement « ceux qui combattent l’Esprit ». À les écouter, l’Esprit n’est qu’une créature ; nous n’aurions donc pas une Sainte Trinité (Père-Fils-Esprit), mais une Sainte Binarité (Père-Fils), créatrice d’un souffle spirituel (Esprit).
Le concile de Constantinople
Cette doctrine fut condamnée par le concile de Constantinople en 381, qui affirma de manière définitive la place de l’Esprit comme troisième personne divine, à égalité avec les deux autres : « Nous croyons en l’Esprit Saint, Seigneur et vivificateur, qui procède du Père, qui avec le Père et le Fils est co-adoré et co-glorifié, qui a parlé par les prophètes. »
À vrai dire, on peut comprendre que ce dogme ait mis quelque temps à se frayer un passage jusqu’à sa proclamation. Car, dans le fond, la chose n’est pas évidente. Où est-il écrit dans la Bible que l’Esprit Saint est une personne divine ? Le Nouveau Testament n’est pas très explicite sur le sujet. Alors qu’on y lit en toutes lettres que « le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1), et que le Fils préexistait à Abraham avant tous les siècles (Jn 8, 58), on ne trouve rien d’aussi clair à propos de l’Esprit.
Certes, il est partout, depuis les premiers versets de la Genèse, mais son caractère personnel n’est pas facile à saisir. Nulle part il n’est dit qu’il soit engendré à la façon du Fils, ni qu’il soit de la substance même de Dieu. Cela suffisait aux pneumatomaques pour lui conférer un statut de simple créature.
Pour réfuter cette thèse, les tenants de la divinité de l’Esprit – les fameux « Pères cappadociens » : Basile de Césarée, Grégoire de Nysse et Grégoire de Nazianze – s’attachèrent à démontrer que la personnalité et la divinité de l’Esprit, si elles ne sont pas catégoriquement affirmées, se déduisent imparablement des textes. Voyons cela.
D’abord, les noms qui sont donnés à l’Esprit, et les actions qui lui sont prêtées, impliquent nécessairement qu’il ne puisse s’agir d’une force impersonnelle. Quand il annonce la descente de l’Esprit, le Fils en parle comme d’un consolateur, d’un avocat (paraklètos en grec veut dire « avocat ») : « Le consolateur, l’Esprit Saint, que mon Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26). Or, une force n’enseigne pas, ne console pas. De même, une force ne parle pas ; or l’Esprit parle, il parle même beaucoup – dans tout l’Ancien Testament : « C’est par l’inspiration du Saint-Esprit qu’ont parlé les saints hommes de Dieu » (2 P 1, 21). « Il vous annoncera les choses à venir » (Jn 16, 13). De même, les forces impersonnelles ne connaissent rien et ne font pas de choix, contrairement au Saint-Esprit qui connaît les pensées de Dieu (1 Co 2, 11) et qui choisit la distribution des dons spirituels (1 Co 12, 11). Le Saint-Esprit possède donc les attributs personnels de l’intelligence et de la volonté.
Comme le Père et le Fils
Il reste ensuite à montrer la divinité de cette personne. Là encore, la chose se déduit naturellement des textes. Et pour commencer de l’envoi en mission. Quand Jésus dit : « Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19), il est clair que les trois personnes sont mises sur le même plan. « Vous êtes égal au Père et au Fils, écrivait Bossuet, puisque nous sommes également consacrés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et que vous avez avec eux un même temple, qui est notre âme, notre corps (1 Co 3, 16), tout ce que nous sommes. » Or, le Père et le Fils étant reconnus comme divins, l’Esprit doit l’être : « Rien d’inégal, poursuit Bossuet, ni d’étranger au Père et au Fils ne doit être nommé avec eux en égalité ; je ne veux pas être baptisé et consacré au nom d’un « conserviteur », je ne veux pas être le temple d’une créature ! » (Élévations sur les mystères).
Il est en outre très frappant de constater que l’Écriture accorde à l’Esprit Saint les attributs mêmes de la divinité : éternité (He 9, 14), immensité (Sg 1, 7), omniscience (1 Co 2, 9), toute-puissance (Ps 32, 6). L’Esprit est bien une personne divine. Et de cela, les Apôtres, marqués par l’expérience de la Pentecôte, étaient tout à fait conscients, bien avant le concile de Constantinople ! Pour s’en rendre compte, il suffit d’écouter saint Pierre disant à Ananie : « Tu mens au Saint-Esprit. […] Ce faisant, ce n’est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu » (Ac 5, 3).
Le dogme de la Trinité
Il convient donc de tenir les trois affirmations suivantes pour formuler correctement le dogme de la Trinité : les personnes du Père, du Fils et de l’Esprit sont distinctes ; chacune peut légitimement être nommée « Dieu » ; et pourtant il n’y a qu’un seul Dieu !
Il faut comprendre, pour ne pas y voir une contradiction, que les distinctions entre les personnes sont de pures relations à l’intérieur de l’unique substance divine, comme le jeu des facultés à l’intérieur d’une âme vivante. Quand je me souviens, ma mémoire, c’est moi ; quand je pense, mon verbe c’est moi, quand j’aime, mon amour, c’est moi. Mais il n’y a qu’un seul moi, qui est l’unité de ces trois facultés distinctes mais consubstantielles.
Eh bien, mutatis mutandis, en Dieu, c’est pareil : la mémoire de Dieu, c’est le Père ; le Verbe de Dieu, c’est le Fils – et quand le Père se contemple lui-même en son Verbe et que le Verbe se sent provenir du Père, ils ne peuvent manquer de produire conjointement le lien de leur affection mutuelle : l’Esprit Saint.