« L’admirable saint Joseph fut donné à la terre pour exprimer sensiblement les perfections adorables de Dieu le Père », disait le Père Jean-Jacques Olier, mystique du XVIIe siècle. De quelle manière Joseph reflète-t-il la paternité du Père pour Jésus ?
Abbé Philippe de Maistre : Il y a seulement deux personnes à qui Jésus a donné le doux nom de « abba » : le Père éternel, bien entendu, mais également Joseph, l’humble charpentier de Nazareth. Il y a une alliance mystérieuse et insondable entre les deux. En effet, si, comme le dit saint Thomas d’Aquin, Jésus est conscient, dès le premier instant de son existence, de sa filiation divine car Il bénéficie de la vision béatifique, c’est-à-dire qu’il contemple le visage du Père éternel. Joseph a pour vocation d’être, en quelque sorte, l’icône humaine de Dieu le Père pour son Fils. Il incarne la figure du Père pour l’enfant Jésus, dans sa perception et sa sensibilité humaines. Il reflète les perfections du Père. « Soyez parfait comme votre Père céleste ». Il exprime humainement la bonté, la douceur, la miséricorde, la force du Père.
Quel rôle humain a-t-il joué pour Jésus ?
Comme tout père juif, il éduque son fils et l’initie à la prière, pour le préparer à la barmitsva – le passage à l’âge adulte –, vers 12 ans, lui permettant de prendre la parole pour la première fois dans la synagogue. C’est extraordinaire d’imaginer que Joseph a introduit le Verbe fait chair à la lecture des Écritures, lui qui en est l’auteur ! En effet, si Jésus sait qu’il est le Fils de Dieu, il doit cependant apprendre cela dans son humanité à travers les révélations de la Torah, pour s’insérer historiquement dans le plan de Dieu et pour incarner ce qu’il est de toute éternité dans l’histoire des hommes. Joseph lui transmet, à travers les Écritures, son identité de Sauveur. Il lui fait découvrir la figure du roi David, puis celle du messie souffrant, dans le prophète Isaïe. Puis celle de l’agneau de Dieu, à l’image d’Isaac interrogeant son père Abraham, avant d’être sacrifié : « Où est l’agneau pour l’holocauste ? »
(Gn 22, 7). C’est Joseph qui a répondu à Jésus : « C’est toi, mon fils… » Dieu a eu besoin de cet homme très humble pour frayer à son Fils le chemin de sa mission de salut des hommes.
Que peut-il apprendre aux hommes sur la paternité ?
À son école, les hommes découvrent que, biologique ou non, la paternité est toujours spirituelle, avant d’être charnelle, à l’image de celle du Père. Le père est celui qui ouvre un avenir, qui sépare des origines, pour orienter l’autre vers sa vocation propre : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai » (Gn 12, 1). Joseph a accompli avec Jésus l’essence de la paternité, qui est de confirmer l’enfant dans sa place, dans le rôle qu’il va jouer dans la société humaine. Il révèle ainsi l’essence de la paternité, qui est toujours d’adopter son enfant, de s’engager pour lui donner sa place dans le monde, lui ménager un avenir.
Quel est le lien entre paternité et transmission ?
Joseph montre qu’enfanter, c’est transmettre, pour conduire l’autre vers sa vocation, en acceptant d’être dépassé et de mourir pour celui qui nous suit… Aujourd’hui, la transmission est suspecte : on nous fait croire qu’on peut naître de soi-même, sans avoir reçu une transmission. C’est le « self-made man », à l’image de Napoléon qui saisit la couronne des mains du Pape pour se couronner lui-même. À l’inverse, toute l’histoire de l’humanité est une transmission de père à fils, comme Joseph avec Jésus. Ainsi, les premiers rois capétiens anticipaient leur mort en faisant sacrer leur fils de leur vivant, avec le souci de l’établir à leur place.
Peut-il aider les hommes qui ont du mal à trouver leur place ?
En effet, il n’a jamais été aussi urgent pour les hommes de regarder Joseph ! Aujourd’hui, la figure paternelle est très incertaine car la paternité n’a rien d’instinctif : elle est toujours le fruit d’une transmission, codifiée par les sociétés, avec des rites initiatiques. Malheureusement, beaucoup d’hommes n’ont pas reçu cette transmission, et ne savent donc pas quel rôle jouer auprès des enfants : ils doivent l’inventer. Par ailleurs, ils se sentent souvent illégitimes en raison de la critique du patriarcat et du masculin. Face à cela, beaucoup de mères prennent la première place, car la maternité est, à l’inverse, assez intuitive. Les hommes pensent devoir prendre le rôle de deuxièmes mamans. Dans ce contexte, saint Joseph a beaucoup à dire aux hommes, il est un modèle prophétique pour les aider à retrouver leur juste place. En effet, en étant marié à l’Immaculée et père du Fils de Dieu, il avait, plus que tout homme, toutes les bonnes raisons de ne pas se sentir à la hauteur de la situation… Il avait d’ailleurs décidé de répudier Marie en secret, se jugeant d’abord indigne, dans sa parfaite humilité.
Quelle est finalement sa réponse ?
Il assume humblement de prendre toute sa place de père, d’époux et d’homme dans la famille. C’est cela le patriarcat, c’est le père qui s’engage là où il n’est pas en situation de confort, par amour pour le bien de l’autre. En retrouver le sens permettra de mettre fin à la guerre des sexes. Marie donne toute la place à Joseph : elle ne tolère pas seulement qu’il soit là, elle lui montre qu’il est indispensable. Cela se confirme notamment lors du recouvrement de Jésus au Temple : Marie lui donne la première place en disant à Jésus : « Ton père et moi nous te cherchions. » Elle reconnaît Joseph comme étant pleinement le père de Jésus et passe derrière lui.
Quel parallèle faites-vous entre les figures de saint Joseph et d’Adam ?
De même qu’Ève, dans la Genèse, naît pendant le sommeil d’Adam, Marie est rendue à Joseph lorsqu’il s’endort, après avoir décidé de la répudier. Mais, Adam, lui, brille par son absence au moment du combat entre Ève et le serpent. Puis, au lieu de dominer le serpent et tous les animaux et de servir sa femme, il va la dominer : dans chaque situation, il apporte la mauvaise réponse ! Adam ne prend pas sa place aux côtés d’Ève.
Joseph réhabilite la figure d’Adam : il ne déserte pas, il prend totalement sa place au côté de Marie et sera pleinement son époux (même sans union conjugale). Il prend également pleinement sa place de père de son Fils (bien que n’étant pas le père biologique). Il est donc un modèle pour les hommes, pour assumer leurs responsabilités à travers leur vulnérabilité.
Quel modèle de vie spirituelle offre-t-il à tous ?
Joseph nous montre que la vie spirituelle se vit dans le monde, dans le réel, là où Dieu se manifeste toujours. Il n’a cessé d’être bousculé, de recevoir ordres et contre-ordres, de voir ses plans bouleversés : il épouse une femme déjà enceinte ; l’enfant naît loin de chez eux ; à peine né, il faut fuir en Égypte à l’inverse de ce qu’un père souhaite pour son enfant ; là-bas il faut retrouver un travail en urgence ; une fois installés, il faut repartir… Joseph s’adapte et c’est là, dans ce contexte très chaotique, qu’il vit en présence de Dieu, ainsi que dans son travail manuel. Il est l’homme du réel. Il nous enseigne que les accidents de la vie ne sont pas les ennemis de notre vie spirituelle : ils sont le lieu où Dieu passe pour nous
sanctifier.
Il est appelé « l’homme silencieux », qu’en pensez-vous ?
Joseph est tout sauf silencieux, il est très éloquent : il est une grande source donnée à l’Église ! Sa relation à Dieu est ancrée dans les Écritures : il ne médite pas dans le silence, il écoute la Parole. Comme Marie, il garde les événements dans son cœur, pour les confronter à la Parole inspirée et en comprendre le sens. Sainte Thérèse d’Avila l’a choisi comme guide spirituel car il est le maître du silence habité : celui qui naît du trop-plein d’une présence, d’une parole qui comble le cœur et appelle le silence de l’écoute. Saint Joseph a connu la nuit dans sa vie spirituelle. Mais la « nuit obscure » des mystiques, ce n’est pas le vide : c’est un trop-plein de lumière qui éblouit. Joseph est le garant d’une mystique authentique, incarnée, essentielle à l’heure du New Age, de la méditation de pleine conscience, des mystiques trop bavards…
La voie des hommes. De l’adolescence à la paternité, une quête du masculin, Abbé Philippe de Maistre, Artège, 2022, 240 p., 17,90 €.
