Pourquoi avez-vous senti le besoin d’expliquer les différences entre l’islam et le christianisme ?
Abbé Fabrice Loiseau : L’islam utilise beaucoup de termes bibliques et d’éléments qui semblent être communs avec le christianisme et il y a vite un danger de syncrétisme ou de confusion, entretenu parfois par le clergé qui n’hésite pas à parler de « religion abrahamique », ce qui signifie tout à fait autre chose dans l’islam. Il me semble donc urgent d’expliquer de manière très simple, claire et nette, aux nouveaux et aux anciens catholiques, les différences entre nos deux religions, tout en respectant bien sûr les personnes, leur dimension religieuse, et sans faire de caricature de l’islam. J’ai également voulu contribuer au travail missionnaire de l’Église, comme le demande le concile Vatican II.
Comment est née cette religion au VIIe siècle ?
La plupart des universitaires sont d’accord pour dire que l’islam est né de l’influence fondamentale de nombreuses hérésies chrétiennes, présentes au VIIe siècle dans la péninsule Arabique : arianisme, nestorianisme, monophysisme. Il est également le fruit de l’influence du judéo-christianisme des judéo-
nazaréens, groupe de juifs qui pensaient que Jésus était le messie attendu mais n’était pas Dieu.
Quelles sont les divergences théologiques fondamentales avec le christianisme ?
L’islam diffère fondamentalement du christianisme dans ses dogmes. C’est une doctrine postchrétienne : il parle de l’Évangile, du Jugement dernier, des anges et du paradis, d’Abraham, Moïse, Jésus et Marie, mais déforme ou nie les dogmes centraux de la foi chrétienne, en particulier celui de la Trinité, par sa croyance en l’unicité de Dieu, qui ne peut concevoir un Dieu unique en trois personnes. C’est un monothéisme absolu : le Coran attaque le christianisme au sujet du Dieu trinitaire, le décrivant, par exemple, comme composé du Père, de Jésus et de Marie. Pour un musulman, la notion de paternité de Dieu est également un blasphème contre l’unicité du Dieu tout-puissant : Dieu ne peut pas avoir de fils. Le dogme de l’Incarnation est donc également réfuté, ainsi que celui de la Rédemption : dans le Coran, celui qui a été crucifié est un sosie de Jésus qui, lui-même, est considéré comme un prophète, qui n’a pas sauvé les hommes.
Quelle est la place de la liberté dans le Coran ?
L’islam croit dans le destin : la volonté d’Allah a décidé de tous les événements, donc tout ce qui se réalise a été voulu par lui et le croyant doit uniquement se soumettre à cette volonté. Il n’y a donc pas de réflexion théologique sur le lien entre liberté et grâce, même s’il y a des nuances selon les écoles musulmanes. Par ailleurs, l’islam a pour objectif que le monde entier devienne musulman, ce qui implique qu’il ne peut y avoir de liberté religieuse ou de conscience : il est absolument interdit de changer de religion.
Et la place de la femme ?
Le Coran dit que l’homme et la femme ont été créés par Dieu, avec une certaine égalité spirituelle. Mais il établit une hiérarchie juridique, qui serait voulue par Dieu : il n’y a donc pas d’égalité en plénitude, de nature. Cela implique concrètement que la femme n’a pas les mêmes droits que l’homme dans la société musulmane : polygamie, répudiation, mariage forcé… sont permis et la femme est sous tutelle masculine. Si elle peut aller au paradis, il n’est pas décrit pour elle, comme il l’est pour l’homme, en termes très sensuels.
Qu’en est-il de la raison ?
Il faut partir de la notion de révélation, qui diverge totalement de la nôtre. Pour les musulmans, elle se fait par la médiation de l’ange Djibril (Gabriel) à Mahomet, qui lui révèle le Coran, le livre par excellence, dans lequel les musulmans croient que tout a été dicté. Par conséquent, rien ne vient de l’homme ou de l’ange mais directement d’Allah. Ce qui implique une soumission de l’homme à la parole du Livre, pour être fidèle à Allah. Cette croyance en la révélation empêche tout travail d’interprétation rationnelle du texte. Il ne peut y avoir qu’une interprétation juridique. Au Xe siècle, il y a eu d’ailleurs des luttes sanglantes à ce sujet : les courants qui étaient favorables à une interprétation rationnelle du Coran ont été éliminés et cette porte a été refermée… L’intelligence humaine n’a donc pas d’autre rôle que celui de se soumettre à ce que commande la parole d’Allah, sans réfléchir. Cela rend les choses très compliquées, en particulier pour l’interprétation de la notion de violence dans le Coran…
Comment la violence est-elle abordée dans le Coran ?
Il y a environ deux cents passages violents dans le Coran, notamment sur la question de la liberté religieuse, de la femme, de l’opposition aux chrétiens… Dans l’Ancien Testament, nous avons aussi des textes violents, mais nous savons que nous devons les interpréter à la lumière de l’amour du Christ dans le Nouveau Testament. Le problème de l’islam, c’est l’interdiction de l’interprétation et le manque de ressources intellectuelles, qui empêcheraient l’interprétation littérale et fondamentaliste. Ces textes violents apparaissent donc souvent comme des injonctions, avec le devoir moral de s’y soumettre, qui s’incarne socialement dans la charia, la loi islamique. Heureusement, certains courants musulmans ont pris de la distance avec la violence. Mais il demeure une grave difficulté d’ordre théologique sur le rapport à la violence, qui, dans le christianisme, est résolu par la Tradition et la clarté du message du Christ à ce sujet. À cette lumière, les passages violents de l’Ancien Testament sont remis dans leur contexte historique et apparaissent comme une dimension pédagogique et progressive de la Révélation : ce ne sont pas des ordres moraux. Aucun chrétien ne se réclame de l’Ancien Testament pour commettre des massacres. Cette dimension n’existe pas dans l’islam car Mahomet est le sceau des prophètes et lui-même utilise la violence. Il n’y a donc pas de moyens intellectuels suffisants pour interdire la violence, bien qu’une minorité de penseurs musulmans y soient opposés.
Tous les musulmans sont-ils d’accord avec cela ?
Beaucoup de musulmans ne se réfèrent heureusement pas aux textes les plus durs et ont laissé de côté un certain nombre de principes musulmans : ils sont donc tout à fait capables de s’intégrer dans la communauté nationale, en respectant la culture et le droit français, la monogamie… En revanche, les jeunes se radicalisent de plus en plus (46 % des musulmans souhaitent l’application de la loi islamique, la charia, Ifop 2025, NDLR).
Les catholiques sont-ils trop iréniques vis-à-vis de l’islam ?
Je le crains car il y a une grande ignorance des principes théologiques de l’islam. L’expansion de l’islam sur notre territoire présente un immense défi spirituel pour les catholiques. Mais ce peut être aussi l’occasion pour eux de se réveiller en approfondissant la connaissance de leur foi et leur vie spirituelle.
Que doivent faire les catholiques ?
Notre réponse doit se faire en trois étapes : prier, se former et être missionnaires. En effet, les musulmans sont souvent très ouverts à la discussion sur les sujets religieux, donc n’ayons pas peur, nous devrions être beaucoup plus audacieux. Voyez l’appel récent et urgent à la mission auprès des musulmans lancé par l’évêque de Vintimille-San Remo, Mgr Antonio Suetta. Pour cela, nous devons être prêts à répondre à toutes les questions et objections importantes de l’islam, qui véhicule de nombreuses erreurs théologiques et historiques et est, sur de nombreux points, une négation des principes fondamentaux de la foi chrétienne.
Donc, s’il est très important de rencontrer les musulmans, il faut au préalable former notre intelligence de la foi avec une solide catéchèse, qui nous permette de répondre à la fois aux défis de notre société rationaliste et libérale et à ceux de l’islam. Pour cela, il faut également avoir une bonne formation apologétique, pour savoir défendre rationnellement notre foi (cf. encadré p. 29).
Que pensez-vous du dialogue interreligieux ?
Il est nécessaire ! C’est une manifestation de la charité et de la recherche de la vérité. Il ne faut pas être dans une attitude de conflit et de stigmatisation : il faut dialoguer pour comprendre l’autre, comme cela s’est fait dans l’histoire de l’Église. Mais ce dialogue ne peut pas être une finalité en soi : le dialogue est au service de l’annonce de la foi, de la recherche de la vérité, de la collaboration pour une paix sociale et d’actions éthiques. Malheureusement, il a bien souvent mis un terme à l’annonce…
Encore une fois, pour pouvoir dialoguer, il faut être suffisamment formé. Le dialogue doit nous permettre de comprendre les exigences de Dieu pour le Salut. Il faut donc un dialogue de vérité et non un dialogue pour faire plaisir à l’interlocuteur, en cherchant le plus petit dénominateur commun, par peur de fâcher, ce qui revient à relativiser la vérité du Salut et crée une grande confusion… Nous pouvons tout à fait respecter les personnes sans céder à leurs arguments. Il faut passer d’un dialogue de salon à un dialogue de salut !
À l’école de saint Charles de Foucauld
Comment Charles de Foucauld peut-il inspirer les catholiques dans les relations avec l’islam ?
Abbé Fabrice Loiseau : Saint Charles de Foucauld avait un vrai désir de mission auprès des musulmans. Cette dimension de sa vie a souvent été occultée par ses biographes. Pourtant, il avait rédigé un catéchisme pour les Touaregs et fondé une communauté où il avait prévu que des laïcs et des familles puissent évangéliser en Algérie. Il désirait œuvrer au Salut des musulmans, en leur permettant de découvrir la foi chrétienne, à la fois par l’annonce de la foi et par le témoignage de vie entièrement donnée à Dieu, dans la prière : « Il ne s’agit pas de les convertir en un jour ni par force, a-t-il écrit, mais tendrement, discrètement, par persuasion, […] grâce à une prise de contact étroite et affectueuse, œuvre surtout de laïcs français qui peuvent être bien plus nombreux que les prêtres et prendre un contact plus intime. »
Chrétiens et musulmans. Avons-nous le même Dieu ?, Fabrice Loiseau, Artège, mai 2026, 160 pages, 11,90 €.