Léon XIV a rappelé la place centrale des cathédrales dans l’histoire et la foi de l’Église : « Le simple fait d’y entrer nous met en face d’une beauté qui parle à notre cœur inquiet et l’appelle à la paix. » En quoi le gothique est-il particulier ?
Pauline de Préval : Éclat et beauté sont les mots les plus employés par les théologiens et les poètes des XIIe et XIIIe siècles. L’art de cette époque était, à l’origine, appelé « art français » – opus francigenum. Le terme « gothique », dérivé du peuple barbare des Goths, a été inventé par les théoriciens de l’art italiens de la Renaissance pour dénigrer ce style qui ne se référait pas à l’art antique. On le définit souvent par une formule technique : la combinaison des voûtes d’ogives, des piliers, des arcs-boutants et des contreforts permettant d’élever des églises hautes et claires. Mais cette formule ne surgit pas ex nihilo : elle est le fruit de l’apparition d’une pensée nouvelle.
Comment définir cette pensée ?
Elle est plurielle. Les commanditaires étaient inspirés par la métaphysique de la lumière – « Dieu est lumière » –, traditionnelle dans l’Église et développée avec une puissance nouvelle par des personnalités comme l’abbé Suger (1080-1151) à Saint-Denis. Les architectes ont trouvé le moyen d’exprimer concrètement cette idée en faisant entrer la lumière en abondance dans l’édifice, ce que ne permettait pas l’architecture romane. La lumière qui filtrait à travers les vitraux projetait sur les murs des visions de feu. Elle baignait l’édifice d’une lumière transfigurante, tout en conservant sa part d’ombre.
Vous faites également un lien avec la lutte contre l’hérésie…
En effet, la grande affaire de cette époque est la lutte contre l’hérésie des Albigeois, qui nient le mystère de l’Incarnation et par conséquent l’Eucharistie et la médiation des prêtres dans l’obtention du salut. Les théologiens cherchaient donc à réaffirmer ce mystère, et le clergé d’Île-de-France était à la pointe de ce combat. Maurice de Sully, l’initiateur du chantier de Notre-Dame de Paris, est l’auteur d’un traité sur la prière eucharistique de la messe. Son successeur, Eudes de Sully, promeut l’élévation de l’hostie. Les écoles de théologie parisiennes ont une influence déterminante sur le concile de Latran IV (1215) qui pose le dogme de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie : le terme de transsubstantiation, qui désigne la transformation du pain et du vin en Corps et Sang du Christ pendant la consécration, est né dans ces écoles. Et les cathédrales gothiques s’élèvent comme des corps de gloire pour magnifier cette présence divine.
Léon XIV a rappelé que la cathédrale est « le lieu où la communauté chrétienne célèbre la forme la plus élevée de prière et de louange, en renouvelant dans l’Eucharistie le sacrifice rédempteur du Christ ». Comment comprendre le lien entre les cathédrales et l’Eucharistie ?
L’exaltation du mystère de l’Eucharistie est la clé pour comprendre la splendeur des cathédrales. Par leur élévation, par la magnificence du décor, de la lumière et de la matière, par les rosaces qui symbolisent les hosties, les cathédrales incarnent dans la pierre l’élévation du Corps de gloire du Christ dans l’hostie, à la messe. Elles provoquent volontairement un vertige pour celui qui y pénètre : il fait l’expérience que quelque chose nous dépasse et participe ainsi à cette gloire divine. Ce qui caractérise les hommes de l’époque gothique, c’est leur impatience à faire dès ici-bas l’expérience du divin.
Léon XIV a souligné que c’est « le cœur d’un peuple [qui] bat en ce lieu », qui est le « centre vital d’une civilisation ». Cela rejoint-il le « miracle gothique » que vous évoquez ?
En effet, les cathédrales sont à la confluence du Ciel et de la terre, c’est-à-dire du spirituel, du politique, de l’économie, du social et de la technologie. Il faut mettre en relation tous ces facteurs pour comprendre l’émergence du miracle de leur naissance. Je parle de « miracle gothique » car c’est la seule architecture originale apparue depuis l’architecture grecque. C’est aussi un miracle français car cette architecture extraordinaire voit le jour dans le domaine capétien. Mais sa force est aussi d’être devenue la langue commune de toute l’Europe pendant quatre siècles, chaque pays y ajoutant sa créativité propre – du rayonnant au flamboyant : c’est un langage vivant et évolutif. Pourtant, malgré la diversité des styles, ces édifices donnent une incroyable impression d’unité, car ils sont le fruit d’une unité spirituelle.
Que nous disent-ils de la foi de nos ancêtres ?
Ils avaient une magnifique espérance qui les poussait à bâtir des œuvres dont ils ne verraient pas l’achèvement, faisant confiance aux générations suivantes pour continuer une œuvre qui les dépassait et les transcendait. Du début du XIIe à la fin du XVe siècle, les cathédrales sont l’œuvre de toute une société. Artisans qui les ont bâties, paysans, marchands, grands mécènes et même prostituées : tous ont fait des petits dons ou payé des impôts. Tout le monde voulait participer et y voyait un moyen de racheter ses péchés et de construire une œuvre commune. Je suis très touchée par l’amour que ces hommes ont mis à construire ces bâtiments pour les générations suivantes, à l’image de l’amour que Dieu a mis pour créer l’homme. Mais la pierre ne serait rien sans le culte qu’elle magnifie.
Pourquoi avez-vous écrit que les cathédrales vous ont « préparée à faire la rencontre qui allait transfigurer votre vie » ?
L’art des cathédrales a été pour moi, comme pour beaucoup, une médiation sensible. Elles m’ont permis de comprendre qu’il y avait autre chose à chercher que ce que je voyais autour de moi. Elles ont été le signe d’une présence que je cherchais et m’ont permis de l’approfondir. La beauté peut réveiller cette soif que nous portons tous. Apprendre à comprendre les cathédrales permet d’approfondir le mystère qu’elles révèlent. Savoir le sens des choses et se plonger dans la pensée de ceux qui ont pensé plus grand que nous, avant nous et l’ont traduit dans ces pierres, aident à approfondir la foi. Par exemple, tout le monde s’est émerveillé devant le coq de la flèche de Notre-Dame, retrouvé dans les décombres, après l’incendie, avec des reliques à l’intérieur. Mais peu savent que ce coq sur nos églises, tourné vers le soleil levant, est le signe de la résurrection du Christ.
Les cathédrales sont-elles prophétiques pour notre époque ?
Je crois que les cathédrales ont encore beaucoup à dire à l’homme moderne en quête spirituelle car elles sont des médiations entre le matériel et l’immatériel. Tout, en elles, proclame que nous sommes plus qu’un amas d’atomes assemblés par hasard, condamnés à consommer avant d’être consommés par les vers. Elles sont des miroirs qui donnent à voir dans la pierre ce qui doit advenir dans le cœur de chacun et le corps de la société tout entière, à savoir l’effusion de l’amour divin. Leur force est de parler à l’intelligence, tout en ravissant les sens. Les hommes d’aujourd’hui ont besoin de ces signes sensibles pour s’approcher du divin. Si leur beauté nous touche encore, comme l’a dit le pape Léon XIV, c’est que tout y a été mis en œuvre pour traduire une présence, qui habite le visible mais ne s’y cantonne pas. À l’époque des images générées par IA, irréelles dans leur précision mathématique, les vitraux gothiques, dans leur naïveté apparente et leur puissance symbolique, nous introduisent dans une autre dimension.
Le Miracle gothique. Une histoire des cathédrales, Pauline de Préval, Frémeaux-Pollen, octobre 2026, 216 pages, 20 €.