L’histoire de l’Œuvre commence le jour de la fête de saint Joseph, le 19 mars 1866. L’abbé Louis Roussel s’installe avec six jeunes garçons orphelins dans une maison délabrée du quartier d’Auteuil, et choisit le père adoptif de Jésus comme patron de cette maison. Lui-même orphelin à l’âge de 10 ans, il a été élevé par deux oncles prêtres, fondateurs de congrégations. Ceux-ci le recommandent à l’abbé Charles Desgenettes, curé de Notre-Dame-des-Victoires à Paris et fondateur de la confrérie du Très-Saint et Immaculé Cœur de Marie. C’est avec lui que le jeune Louis va vivre sa première nuit d’adoration. Le prêtre l’envoie apprendre un métier chez M. Letaille, graveur renommé de Paris, et membre d’une des récentes conférences de Saint-Vincent-de-Paul, qui l’emmène visiter les pauvres et les malades.
Sortir les jeunes de la rue
Entré au séminaire en 1849, ordonné à 29 ans, Louis Roussel entre dans la jeune congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul, dédiée à l’évangélisation des ouvriers. Découvrant les innombrables jeunes qui errent dans les rues et qui, privés de vie spirituelle, échouent bien souvent à la prison de la Petite Roquette, le jeune abbé désire se consacrer à la formation religieuse de ces miséreux. Devant le refus de sa communauté de soutenir ce projet, il part à Marseille, en 1865, pour se former auprès du Père Timon-David, fondateur d’une œuvre à destination des jeunes dans la misère.
De retour à Paris, l’abbé Roussel quitte sa congrégation pour fonder une œuvre dont le but est de « sortir les jeunes de la rue et leur faire connaître l’amour de leur Père du Ciel, eux qui n’en ont pas sur terre », explique Marie-Noëlle Dumont, archiviste de la fondation d’Auteuil. « Ces enfants n’ont ni père ni mère, je serai leur père et leur mère ; ils n’ont pas de foyer, je leur donnerai le mien », prévient l’abbé Roussel. Mgr Darboy, l’archevêque de Paris, soutient son projet : « Votre œuvre est très bonne, très bonne : je l’approuve et je veux être votre premier bienfaiteur. Voici deux mille francs. Commencez dès demain, Dieu fera le reste », lui dit-il.
Ainsi encouragé, l’abbé s’installe avec ses orphelins au 40, rue La Fontaine, dans le village d’Auteuil aux portes de Paris. Grand amoureux de l’Eucharistie, son but est de les préparer à la première communion. « La charité qui ne penserait qu’au corps, et qui oublierait l’âme du pauvre, serait une charité incomplète car l’homme n’a pas besoin seulement de choses matérielles mais il a besoin surtout de la nourriture de l’âme, c’est-à-dire de se nourrir de notre Seigneur Jésus-Christ », écrira-t-il. C’est la naissance de l’œuvre de la Première Communion, dans laquelle il souhaite accueillir « tous les déshérités de la parole de Dieu », « ces affamés de la vérité », pour « procurer à chacun le bonheur de connaître et aimer Dieu. C’est la grande pensée qui nous guide : assurer le ciel à ces jeunes âmes, et procurer un état, une vie honnête et chrétienne à tous ces jeunes gens que nous arrachons à la misère. »
En effet, l’abbé Roussel souhaite éviter à ces jeunes de retourner à la rue après leur première communion. Pour cela, il faut leur préparer un avenir. Outre l’enseignement de la lecture, l’écriture et le calcul – sans oublier la détente par le sport, le jeu, la musique… –, il les envoie en apprentissage dans des ateliers, grâce à un réseau de bienfaiteurs, pour les former à un métier. « Nous n’avons été amenés à créer notre école professionnelle que par la crainte de rejeter nos premiers communiants aux dangers de la rue », expliquera-t-il lui-même. Attirés par la réputation de l’abbé, de plus en plus de garçons rejoignent l’œuvre, et le surnomment affectueusement « papa Roussel ».
Rapidement, celui-ci souhaite pouvoir les former au sein même de l’œuvre « afin de leur éviter de travailler au contact des ouvriers anticléricaux dans les usines »,rapelle Marie-Noëlle Dumont. À partir de 1871, seront progressivement créés des ateliers de cordonnerie, tailleur, jardinage, menuiserie, serrurerie… Une imprimerie est ouverte en 1873, vite très réputée. À l’Œuvre de la Première Communion s’agrège désormais celle des Orphelins Apprentis d’Auteuil, qui leur permet de choisir le métier qui leur convient. « Nous préparons à la société des ouvriers, des patrons, instruits et honnêtes et à l’Église, des chrétiens, énergiques », se réjouit le fondateur.
Le succès de La France illustrée
En 1874, grâce à cette imprimerie, l’abbé Roussel lance l’hebdomadaire La France illustrée, qui remporte rapidement un grand succès, avec 12 000 abonnés, en 1880. « Le magazine paraît chaque samedi, avec l’éditorial de l’abbé Roussel donnant les nouvelles de la vie de l’Œuvre, suivi des informations nationales et internationales, précise Marie-Noëlle Dumont. Diffusé dans toute la France, il fait connaître l’Œuvre sur le territoire et augmente le nombre de donateurs. »
Rue La Fontaine, l’apprentissage se diversifie aux métiers de tailleur, serrurerie, peinture, horticulture et fabrication d’objets religieux. Pourtant, l’abbé n’oubliera jamais le cœur de son projet : « Il dira toujours que l’Œuvre de la Première Communion était plus importante que celle de l’apprentissage », rappelle Marie-Noëlle Dumont.
Mais s’il est un remarquable éducateur, le fondateur n’est pas un bon gestionnaire : en 1878, l’Œuvre est au bord de la fermeture en raison de dettes et ne sera sauvée que par une souscription nationale lancée par le directeur du Figaro. Épuisé, l’abbé Roussel quitte la direction en 1895, après avoir accueilli 15 000 jeunes. « Je n’ai jamais désespéré d’un enfant, et c’est presque toujours les plus difficiles qui m’ont dans la suite donné le plus de satisfaction », avait-il écrit à Louis Pasteur, en 1886. Il meurt deux ans plus tard. Lors de leur entrevue, le pape Pie IX l’avait qualifié de « Don Bosco français ».
Après son retrait, la congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul prend le relais de son travail auprès des jeunes, avant l’arrivée du Père Daniel Brottier, en 1923, qui fera bâtir une chapelle, dédiée en 1925 à Thérèse de Lisieux, tout juste béatifiée. L’œuvre devient, en 2020, la fondation Apprentis d’Auteuil.