Paul Claudel écrit poétiquement que, s’il avait su dessiner, il aurait croqué « un évêque, mitre en tête et crosse en main qui vole par-dessus la terre […], à genoux sur un livre énorme ouvert par le milieu dont les pages se déploient comme des ailes ! C’est la Bible ! » (J’aime la Bible). Il a d’ailleurs trouvé l’amour de cette Bible en lisant les Pères grecs et latins. Ce sont ces hommes, ainsi que les premiers moines, comme saint Antoine le Grand, qui nous ont transmis l’héritage précieux et le goût des Saintes Écritures.
« Parler avec l’Époux »
Saint Jérôme, auteur de la Vulgate – traduction latine des livres de l’Ancien et du Nouveau Testament – permit à beaucoup d’avoir un accès plus sûr aux textes sacrés. Il affirmera rudement, comme à son habitude : « Car l’ignorance de l’Écriture, c’est l’ignorance du Christ » (Commentaire sur Isaïe). Il écrira à une jeune fille noble de Rome : « Si tu pries, tu parles avec l’Époux ; si tu lis, c’est Lui qui te parle. »
Cette expérience fut aussi celle de son contemporain saint Augustin, introduit par saint Ambroise à une lecture symbolique de la Bible et « retourné », dans la scène du jardin de Milan, par une phrase de saint Paul aux Romains au sujet de l’immoralité : « Ne vivez pas dans les festins et dans l’ivrognerie, ni dans les impudicités et la débauche, ni dans les contentions et les envies ; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez pas à contenter votre chair selon les désirs de votre sensualité. » La lectio divina, la lecture sainte, se revêt avec eux de ses lettres de noblesse. Ensuite, les grands fondateurs du monachisme latin furent tous des amoureux de la Parole de Dieu, à commencer par saint Benoît dont les premiers mots de la Règle sont : « Écoute, incline l’oreille de ton cœur », dont l’écho se retrouve dans Dei Verbum (Vatican II) : « Dans les Livres saints, le Père qui est aux cieux vient avec tendresse au-devant de ses fils et entre en conversation avec eux pour les inviter à partager sa propre vie. » Guigues II le Chartreux, au XIIe siècle, va formaliser les quatre aspects de cette lectio divina : lectio, meditatio, oratio et contemplatio [la lecture, la méditation, la prière et la contemplation, NDLR, cf. page 23]. Saint Bernard et saint Dominique, l’un cloîtré, l’autre itinérant, mettent tous deux les Saintes Écritures au centre de la nourriture spirituelle des religieux.
Les saints théologiens et philosophes médiévaux ne sont pas en reste, puisant largement dans la Bible pour leurs expositions et leurs sommes : le plus célèbre, mais pas l’unique, étant saint Thomas d’Aquin. Ce n’est pas par hasard si, par la suite, saint Ignace de Loyola poursuit sa propre conversion et propose une voie de lumière par ses Exercices spirituels qui ouvrent à la contemplation les mystères des évangiles et de l’Ancien Testament : il faut goûter, mâcher et remâcher les textes sacrés en accueillant leur lettre et leur rugosité. Les saints semblent ressasser, mais c’est cet effort qui introduit à une véritable contemplation.
Une flamme identique est présente dans les écrits mystiques de saint Jean de la Croix, fruits de sa méditation et de sa contemplation des textes saints. Le XVIIe siècle, avec son École française, est une floraison de saints qui, tous, s’appuient sur la Bible pour la prédication et l’apologétique. Saint François de Sales déclare, dans l’« Avis au lecteur » de l’Introduction à la vie dévote : « Quand j’use des paroles de l’Écriture, ce n’est pas toujours pour les expliquer, mais pour m’expliquer par icelles, comme plus aimables et vénérables. » Plus proche de nous, saint Charles de Foucauld ne cessera de noircir des cahiers en méditant sur les textes bibliques dans sa cabane de Nazareth ou dans le désert du Sahara. Ce sont donc des cohortes, depuis tant de siècles, qui volent sur les ailes déployées de la Bible.
