Dans son roman L’Idiot, l’écrivain russe exprime une certitude intérieure, incompréhensible sans son christianisme, celui qui sera affirmé avec encore plus de force dans Les Frères Karamazov. Beauté « salvatrice », qui n’est pas forcément perçue à l’intérieur de l’art moderne, qui est très souvent tourné vers diverses formes de déréliction. Mais l’écrivain n’ignorait nullement cette déréliction qu’il s’est employée à illustrer dans toute son œuvre. Quant à cette fameuse formule, il ne lui a pas donné d’explication approfondie. C’est son ami, le philosophe-théologien Vladimir Soloviev, qui lui confèrera un véritable contenu, sur lequel Hans Urs von Balthasar s’est particulièrement intéressé dans La Gloire et la Croix. Et ceci en des termes qui réclameraient de longs développements. On peut simplement en retenir l’idée que la recherche de la beauté ne trouve son véritable accomplissement que dans l’anticipation de la gloire eschatologique de la Révélation.
Un « choc inaltérable »
Mais d’une façon plus contemporaine, on peut trouver chez le Père Bernard Bro, qui collabora si longtemps à notre journal, une explication d’autant plus aboutie de « la beauté sauvera le monde » qu’elle résulte d’une enquête incomparable sur les chefs-d’œuvre de la peinture poursuivie dans tous les grands musées du monde. Notre Dominicain parle du « choc inaltérable » qui fut le sien à la rencontre des plus grands représentants contemporains de la poésie et de la peinture.
« Qu’était donc ce choc ? Finalement rien d’autre que cette irradiation évoquée par saint Thomas d’Aquin lorsqu’il cherche à définir la beauté, en disant, après Platon, qu’elle est la splendeur du vrai. Le vrai, s’il est vrai, est rayonnement de quelque chose, comme le miroir qui ne peut pas ne pas renvoyer le soleil. On ne peut pas résister à certaines attirances, un visage, un tableau, la nature, un poème, une mélodie. Il semble donc qu’il y ait dans les choses un certain “plus”. Certes tous les humains entendent de quelque manière cette mélodie. Elle est plus redoutable qu’on ne le pense. Elle creuse en nous la soif d’une certaine “présence”. »
La matière conduit à l’Esprit
Ainsi le Père Bernard Bro retrouve-t-il la conviction de Vladimir Soloviev, cette conversion eschatologique : « Aux yeux de la chair, l’Infini ne peut pas paraître, et les mains ne Le peuvent pas saisir. Un autre regard est indispensable, un autre toucher : il faut pour trouver le monde, le dépasser. Par la vertu du Christ, la matière conduit à l’Esprit et Le donne. Nos rapports avec le sensible cessent, à ce point, d’être en péril. […] Qui oserait dire qu’à certains soirs, il n’a pas besoin d’un miracle ? Justement, celui de la musique, de la poésie ou de l’art, celui qui ouvre le sillon pour que le germe d’espérance puisse advenir. »
Dostoïevski avait-il pressenti toute la portée d’une formule qui allait passer à la postérité, suscitant une interrogation sur l’éclat de la présence du monde ?
La beauté sauvera le monde, Père Bernard Bro, Les Éditions du Cerf, réédition de 2004,
482 pages, 15 €.