L’Asie centrale, depuis qu’elle a échappé à l’autorité de Moscou, se transforme entièrement : les réalisations néostaliniennes des despotes mégalomaniaques n’empêchent pas le développement économique et sa situation stratégique aiguise les convoitises. Si, traditionnellement, elle comprend l’Ouzbékistan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et le Turkménistan, on peut y ranger aussi, au moins partiellement, l’Afghanistan, la province chinoise du Xinjiang — la région autonome des Ouïgours —, la Mongolie, le Tibet, le Kazakhstan, l’Iran, le Pakistan, le nord de l’Inde et le sud de la Russie.
On aura ainsi tout de suite compris que l’islamisme peut y trouver un terrain d’élection, d’autant que les traditionnelles voies de communication liées à la route de la Soie y conservent toute leur utilité et que, liés ou non à al-Qaïda, des groupes activistes y prospèrent : en une vingtaine d’années, quelque 5 000 mosquées y ont été édifiées. Voilà pourquoi, même si elles restent assez discrètes, les chancelleries occidentales et celles de Russie, de Chine et de Turquie s’y montrent très présentes.
À l’inverse du Pakistan, qui ont semblé jouer à la fois sur les États-Unis et les taliban, tous les pays d’Asie centrale ont clairement soutenu, dès l’automne 2001, l’intervention américaine en Afghanistan. C’est ainsi que le Kirghizistan a mis l’aéroport de sa capitale, Bichkek, à la disposition des armées américaine et française, que l’Ouzbékistan a accordé ceux de Karchi-Khānābād aux États-Unis et de Termez à l’Allemagne, le Tadjikistan a autorisé une base de passage française à Douchanbé et que le Kazakhstan et le Turkménistan ont servi de couloirs. Puis tous ces pays, à partir de 2009, ont participé au Réseau de distribution Nord de l’Otan, acceptant, avec la Russie, un transit par voie terrestre de l’Europe à l’Afghanistan, couvrant 52 % des besoins du corps expéditionnaire — même la Lettonie, pour la Baltique, la Turquie et la Géorgie, pour la mer Noire, et l’Azerbaïdjan, pour la Caspienne, s’y sont intégrés. En outre, en 2011, la Russie et d’autres pays d’Asie centrale ont donné leur feu vert pour l’aller de véhicules blindés. Cette disponibilité intéressée — car ces transports apportent des revenus — n’en manifeste pas moins un véritable engagement politique de la Russie et de l’Asie centrale ; il va vraisemblablement s’accroître si les matériels de guerre utilisés en Afghanistan reviennent par voie terrestre : si certains peuvent être laissés aux Afghans ou détruits sur place, voire donnés aux pays d’Asie centrale, d’autres rentreront en métropole où, comme c’est le cas pour celui de France, ils s’avèrent indispensables.
Mais l’Asie centrale, notamment le Tadjikistan et le Kirghizistan, commence à être sérieusement rongée par le trafic de drogue. Selon un rapport de l’Onu, la récolte de l’opium en Afghanistan a augmenté de 61 % par rapport à 2010, se maintenant au-dessus des 90 % de la production mondiale. L’argent de la drogue non seulement donne un pouvoir jusque-là impensable aux mafias, mais aussi corrompt les gouvernants, les religieux et toute la population.