« Personnellement, je crois qu’un État a le droit d’imposer des règles à ses frontières. » C’est dans la soirée du 23 avril, dans l’avion qui le ramenait de Malabo (Guinée équatoriale) à Rome, que Léon XIV a prononcé cette phrase dont le contenu, quand on y songe, n’a rien de révolutionnaire. Ce propos n’a pas manqué de hérisser les hérauts de la dérégulation absolue – lesquels, depuis le précédent pontificat, pensaient disposer au Vatican d’un allié puissant et durable.
En la matière, les positions du pape François ont été largement caricaturées d’un bord à l’autre : en septembre 2023, ne plaidait-il pas pour un « droit à ne pas émigrer pour rester sur sa propre terre » ? Il n’empêche qu’incontestablement, le pape argentin affichait aussi des convictions favorables à l’accueil inconditionnel des flux migratoires dans les pays développés, au nom d’une acception très large des préceptes évangéliques.
Une « rupture » ?
À ce titre, la dernière déclaration de Léon XIV marque une inflexion significative, voire une « rupture », comme l’estime Jean-Marie Guénois dans Le Figaro (25/04) : « Léon XIV n’est pas François. Sans doute son pragmatisme américain le rend-il moins idéaliste sur ce genre de sujets sociaux et politiques, et plus réaliste. »
Un pragmatisme qui se traduit par l’absence d’un manichéisme qui pouvait opposer un Nord vieillissant et nanti, à un Sud jeune et victime d’une exploitation pluriséculaire : au cours de son intervention, Léon XIV s’est en effet préoccupé aussi de l’impact négatif que peut avoir l’immigration de masse dans les pays d’accueil.
Il faut néanmoins se garder de creuser plus qu’il n’en faut le fossé qui séparerait les deux pontifes. En juin 2025, lors de son homélie de la Pentecôte, Léon XIV avait appelé l’Église à « ouvrir les frontières entre les peuples et abattre les barrières entre les classes et les races ». On l’a également vu au cours des derniers mois nommer aux États-Unis des évêques d’origine latino ou asiatique, ce qui, dans le contexte politique américain, n’a rien d’anodin.
Mais si le Pape n’oublie donc en rien l’exigence de charité qui animait son prédécesseur, et partage son souci de la générosité et de l’accueil, il les fait intervenir en fin de processus politique, lorsque toute une série d’options ont été mises en œuvre, à commencer par la responsabilisation des autorités dans les terres d’émigration, la lutte contre la corruption locale – qu’il ne s’est pas privé dénoncer haut et fort lors de son long périple de dix jours en Afrique –, l’aide au développement et la lutte contre la traite des êtres humains. L’« appel à l’humanité intervient en dernier lieu, comme l’étape finale d’une approche globale qui reconnaît qu’il reste beaucoup à faire, en amont, pour éviter que les pays d’accueil ne soient submergés », analyse Hélène de Lauzun sur Atlantico (25/04).
Lourde déception pour ceux qui espéraient aussi trouver en Léon XIV la figure parfaite de l’« anti-Trump », à la suite de leur récent affrontement – par déclarations interposées – sur la guerre au Proche-Orient. Les intelligentsias occidentales, émoustillées par la perspective d’une « grande irrigation » de la vieille Europe par les forces vives venues en masse d’Afrique – comme Erik Orsenna qui s’en est récemment fait le thuriféraire sur le plateau du Figaro TV (24/04) – en seront pour leurs frais.