Si Lourdes attire les foules et intrigue ou enthousiasme toute une cohorte d’écrivains, La Salette demeure plus confidentielle, mystérieuse, tout en inspirant, intellectuellement et spirituellement, plusieurs auteurs majeurs de la floraison catholique des XIXe et XXe siècles, dont la triade Huysmans, Bloy et Claudel, et, par ricochet, Massignon, Maritain et bien d’autres des nouveaux « convertis de la Belle Époque ». Ce qui caractérise ce lieu d’apparition est que, contrairement à Lourdes qui se donne à tous, il se gagne par l’effort car le message est aussi rude que le lieu puisqu’il répond à la Vierge des Douleurs, alors que Massabielle est le triomphe de l’Immaculée. Comme le dit Barrès, il existe des lieux où l’esprit souffle et qui tirent le voyageur ou le pèlerin de sa léthargie. Si nous nous arrêtons un instant aux trois premiers écrivains cités, il est clair qu’ils furent tous ébranlés d’abord par le cadre de cette révélation.
« Fissure intérieure »
Huysmans et Bloy sont des casaniers, alors que Claudel est l’éternel voyageur. Huysmans ira une seule fois sur cette montagne inspirée, en 1891, après avoir publié Là-Bas, poussé par cet abbé Joseph-Antoine Boullan qui sentait le soufre et sera plus tard condamné pour hérésie. Le fruit posthume en sera Là-Haut, « livre blanc » pour racheter tous ses livres noirs. Il écrit : « Un plateau cerné de précipices, entouré de montagnes encore plus hautes au-dessus desquelles flamboient les neiges éternelles. À La Salette la végétation ne pousse plus ; aucun arbre, les fleurs se meurent, les oiseaux se taisent. […] Le vertige est autour et l’étouffement […]. C’est un terrible endroit, périlleux, menant droit au désespoir et à la folie. » C’est d’ailleurs ce paysage torturé qui, plus que le message qu’il juge d’abord mièvre et enfantin, va le retourner, lui le contemplateur du peintre doloriste Grünewald. Il n’aime pas l’art sulpicien du lieu et ne comprend pas « la Vierge qui descend des cieux pour nous entretenir des pommes de terre et des noix », mais il est submergé par le décor « gothique » choisi par le ciel. Le choc spirituel se produira, dans un second temps, alors qu’il est enfermé dans sa cellule austère durant ce séjour : « Durtal (Huysmans) demeurait là, le coude sur la table, et une douceur infinie coulait en lui ; c’était comme l’évanouissement d’une âme qui revenait peu à peu à elle » (Là-Haut). Il est là touché par cette « fissure intérieure » dont parlera Louis Massignon. Et puis, surtout, il sera bouleversé à la vue d’un groupe de paysannes pèlerines. Huysmans, si attaché à Lourdes, découvre à La Salette une autre conception de la mariologie qui habitera ses ouvrages La Cathédrale et Les Foules de Lourdes. En reprenant ses mots, résumons-la ainsi : à Lourdes se livre à la Vierge pour tous tandis qu’à La Salette se donne la Vierge pour certains, délivrant un message secret à des âmes choisies et éprises de la douleur et soucieuses de suivre le Christ et sa Mère dans la Passion.
Tournant radical
L’étonnant abbé René Tardif de Moidrey, – millénariste, confesseur de Barbey d’Aurevilly –, qui inspirera plus tard Paul Claudel, sera celui qui introduisit Léon Bloy auprès de « l’Omnipotente Suppliante », comme ce dernier qualifiera la Très Sainte Vierge. L’abbé mourra d’ailleurs à La Salette en 1879, en y accompagnant l’écrivain qui héritera de lui cette exégèse symbolique partagée par la suite par Claudel. Toute la vie de Bloy gravite autour de cette apparition qu’il considère comme un portail ouvert dans la Révélation pourtant close, ce qui lui vaudra quelques problèmes avec l’institution ecclésiastique. Il décrit ainsi, dans La Femme pauvre, cet événement apocalyptique : « Cette montagne glorieuse que les Pieds de la reine des prophètes ont touchée et où le Saint-Esprit a proféré, par sa bouche, le cantique le plus formidable que les hommes aient entendu depuis le Magnificat. » Là se situe le tournant radical de ses recherches spirituelles qui aboutiront à l’ouvrage posthume Le Symbolisme de l’apparition dans lequel il développe « une interprétation biblique à propos des paroles de la Sainte Vierge à La Salette. Il s’agit de découvrir dans les Saintes Écritures tout ce qui se rapporte de près ou de loin à Notre-Dame des Sept-Douleurs. » Comme le notait François Angelier dans la revue Communio (Le Pèlerinage, « Les écrivains et La Salette », n° 132, juillet-août 1997) tout Bloy est ici résumé : « Un credo doloriste grandiose, une exégèse des moindres détails de l’apparition perçus comme indices divins et une mise en cohérence du message marial avec tout le texte biblique, faisant de La Salette une nouvelle Annonciation. » Léon Bloy retournera plusieurs fois à La Salette, en 1880 et en 1906, approfondissant entre ces dates sa rumination du message, sa connaissance des deux petits voyants Mélanie et Maximin, ce qui produira l’extraordinaire Celle qui pleure, et également La Vie de Mélanie écrite par elle-même. Jusqu’à sa mort, il avancera dans la certitude que toute l’histoire humaine est éclairée par l’apparition de la Vierge des Douleurs.
La dévotion mariale de Claudel
Claudel, quant à lui, place La Salette au cœur de son immense dévotion mariale, sans aucune préférence par rapport à d’autres lieux d’apparition. Il visite le lieu en 1930 qu’il décrira plus tard en termes dignes de Huysmans : « […] Ce pays en deuil, ces profondes avenues de schiste noir, ces retours plis sur plis d’une roche âpre et crue, cet air glacé et tranchant. […] C’est la grande solitude alpestre et les montagnes se pressent dans des altitudes dramatiques autour de nous, comme le groupe des saintes femmes au pied de la croix » (Les Révélations de La Salette). Lui aussi influencé par l’exégèse symbolique de l’abbé Tardif, ce pèlerinage sera pour Claudel une clef essentielle pour son travail biblique gigantesque. La Salette ne fut pas d’abord pour ces écrivains un pèlerinage mais plutôt le dévoilement d’un Secret confié à chacun, en un mode filial, par la Vierge en larmes.
