Comment analysez-vous les violences du 17 octobre ?
Jérôme Fourquet : Nous assistons à l’instauration d’une « culture de l’émeute ». Les émeutes de 2023 (après la mort du jeune Nahel Merzouk, NDLR) avaient déjà touché 550 communes et fait près d’un milliard d’euros de dégâts. Mais, le 17 octobre, nous avons franchi un seuil dans l’intensité des violences. En raison, notamment, du nombre considérable des participants : 3 000 individus violents à Limoges, une ville de 130 000 habitants ; 7 à 8 000 sur la Canebière ! Des émeutiers de plus en plus expérimentés, qui savent forcer un rideau métallique en un tour de main, se protéger des gaz lacrymogènes…
Qui sont-ils ?
Aux professionnels de l’ultragauche se sont mêlées des bandes délinquantes très organisées, qui ont parfois fait des repérages autour des commerces. Mais le 17 octobre n’aurait pas eu cette ampleur sans l’irruption d’une troisième population, bien plus nombreuse : des jeunes venus participer à un immense défoulement collectif. L’émeute leur permet d’éprouver un sentiment de toute-puissance, de prendre possession des « beaux quartiers » et des centres-villes. Les réseaux sociaux favorisent cette dynamique : on se filme en train de casser, d’incendier, d’exhiber son butin. Mais il existe aussi une violence purement nihiliste, sans logique économique, comme le montre, par exemple, le saccage d’une pharmacie à Paris dont les médicaments ont été répandus sur le trottoir.
Certains observateurs voient une dimension religieuse – islamiste – dans ces émeutes…
Je resterais prudent. Les slogans et les cibles choisies ne me semblent pas indiquer que la religion ait constitué le moteur principal de ces événements. En revanche, nous ne pouvons pas éluder la question de l’intégration. On constate une forte présence de jeunes hommes issus de l’immigration récente. Dans une fraction de cette jeunesse, le sentiment d’appartenance à la nation française est faible, voire inexistant. Quand on considère la société dans laquelle on vit comme étrangère à soi, on s’en prend plus facilement à ses institutions. À cela s’ajoute un « ressentiment postcolonial d’atmosphère », nourri par les discours sur le racisme et les violences policières que propagent certains élus.
Les Français perçoivent-ils encore le pouvoir comme légitime ?
Aujourd’hui, c’est l’effroi qui domine, et un sentiment d’abandon. Pas seulement des commerçants : les riverains des boutiques pillées ne sont plus à l’abri de ces violences. Des émeutiers ont pénétré dans des immeubles, sont montés dans les étages. Et cela change radicalement la perception de la menace. Il y avait en France un pacte implicite : les citoyens acceptaient une pression fiscale très élevée en contrepartie de services publics efficaces. Ils constatent aujourd’hui la dégradation de l’école, la désertification médicale, les dysfonctionnements de la justice, l’incapacité de l’État à les protéger – pas seulement dans les quartiers difficiles, mais dans les centres-villes. L’exaspération fiscale – dont témoigne le succès du livre de Sarah Knafo, Le Casse du siècle – se double d’une rupture de confiance dans les institutions.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Depuis les années 1960, les sociétés occidentales ont connu une transformation profonde des mécanismes psychologiques qui régissent les individus. La vie collective et la bonne cohabitation reposaient sur plusieurs verrous. Le premier était la capacité à maîtriser ses frustrations et à réprimer sa violence – ce que le sociologue Norbert Elias appelait le « processus de civilisation ». Le deuxième verrou était constitué par les interdits moraux transmis par l’éducation : on ne vole pas, on ne frappe pas, on respecte autrui. Le troisième était la peur du gendarme, la crainte de la sanction. Ces trois mécanismes semblent bien moins opérants dans une partie de la population. L’expression courante « péter un câble » traduit bien cette incapacité à contenir ses pulsions. La violence désinhibée du 17 octobre en est une manifestation paroxystique et collective.
Dans votre nouveau livre, Homo occidentalis, vous écrivez que nous sommes passés d’une société verticale à une société horizontale. C’est-à-dire ?
L’individu était auparavant enserré dans un système d’appartenances et d’autorités : la famille, l’Église, les organisations politiques et syndicales, la nation. Ces structures pouvaient être protectrices, mais aussi très contraignantes. Nous sommes progressivement passés à une société horizontale, où l’individu a pris le pas sur le collectif. Cela se traduit par la mutation de la famille, avec le développement de l’union libre et des divorces, par la sécularisation religieuse, par l’affaiblissement des appartenances politiques, syndicales ou patriotiques. L’individu est devenu une sorte de « particule élémentaire », pour citer Michel Houellebecq. Il a gagné une autonomie considérable, mais il s’est trouvé délié des structures qui lui procuraient des repères et un sentiment d’appartenance. Il est comme en apesanteur : ni du Ciel, ni de la Terre.
Ces violences ont suivi de peu le voyage de Léon XIV, qui a réuni des foules considérables dans une atmosphère paisible. Que révèle ce contraste ?
C’est une manifestation de « l’archipel français ». Plusieurs France coexistent sur un même territoire, sans partager les mêmes références, ni les mêmes aspirations. La venue de Léon XIV a montré qu’il existait encore une France catholique capable de mobiliser des foules importantes, avec une organisation remarquable et sans aucun débordement. Cela témoigne de la vitalité d’un « écosystème » religieux qui conserve une véritable capacité d’action. La « fille aînée de l’Église » a de beaux restes ! On a pu constater qu’elle comptait aussi une jeunesse nombreuse et engagée. Pourtant, il faut replacer cette vitalité dans une perspective historique. Le nombre croissant de catéchumènes est encourageant mais il ne compense pas la diminution des baptêmes d’enfants. Ce qui change, c’est la nature même de l’appartenance catholique. Autrefois, elle relevait largement de l’héritage familial et culturel. Aujourd’hui, elle procède davantage d’un choix personnel et affirmé.