« Toute sa vie, Jérôme Lejeune est resté fidèle à l'Évangile » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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« Toute sa vie, Jérôme Lejeune est resté fidèle à l’Évangile »

Pionnier de la bioéthique contemporaine, infatigable serviteur de la dignité humaine et du Christ, le Pr Jérôme Lejeune est né il y a 100 ans, le 13 juin 1926. Entretien avec Aude Dugast, postulatrice de sa cause de canonisation, et déléguée générale de l’association des Amis de Jérôme Lejeune.
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© Association des Amis de Jérôme Lejeune

Où en est la cause de canonisation de Jérôme Lejeune ?

Aude Dugast : La phase diocésaine de son procès, ouverte à Paris en 2007, a été clôturée à Notre-Dame en 2012. Le décret reconnaissant l’héroïcité de ses vertus a été signé le 21 janvier 2021, le déclarant de facto vénérable. Nous attendons maintenant le miracle qui permettra sa béatification. Jérôme Lejeune agit déjà beaucoup dans les cœurs. Régulièrement, je reçois des témoignages de grâces, des demandes d’images et de reliques du monde entier. Par exemple, en 2019, une Polonaise, Monika, opérée d’une tumeur, est tombée enceinte, une grossesse dangereuse pour le bébé. Après avoir prié Jérôme Lejeune, ses symptômes ont disparu en une nuit, et l’enfant est né en parfaite santé. « Jérôme Lejeune a un charisme particulier pour prendre soin des femmes enceintes et des familles », écrivait-elle.

Son intelligence était-elle au cœur de sa sainteté ?

Il y avait en lui une unité profonde de l’intelligence et du cœur. Il était mû par un amour inconditionnel pour ses patients, un amour très incarné. Il était au service de chacun d’eux, personnellement. Sa charité, pleine de force et d’espérance, transformait ses patients et leurs familles. Cet amour était aussi nourri d’une intelligence exceptionnelle, qu’il a toujours choisi de mettre au service de ses malades. Avec son génie, il aurait pu être un grand mathématicien ou un grand physicien. Mais, comme il le racontait lui-même, quand il était tenté de s’évader vers d’autres domaines, une maman lui écrivait en le suppliant de ne pas abandonner son enfant. C’est pourquoi il n’a jamais cessé de travailler dans le domaine de la génétique. C’est là qu’il était attendu.

Quelle place la foi tenait-elle dans son engagement ?

Son intelligence était aimantée par la vérité : il refusait de se renier lui-même, ce qui lui a d’ailleurs causé de nombreuses difficultés. Il nourrissait cette intelligence par ses recherches et ses travaux, mais creusait aussi continuellement sa foi, se formant par un catéchisme solide. Il venait d’une famille catholique, où l’on faisait la prière en famille et où l’on lisait la Bible. Il affectionnait particulièrement l’évangile selon saint Jean et la Genèse. En tant que généticien, la création d’Adam et Ève le passionnait, et il a beaucoup travaillé sur ce sujet, montrant qu’il n’existait aucune contradiction entre la Genèse et ce que la science pouvait constater sur la création du monde. Il n’était pas d’un côté un scientifique, et de l’autre un chrétien. Il était un scientifique chrétien.

Il a toujours mis son intelligence au service de la vérité et du bien de l’homme, ne l’utilisant pas pour sa propre gloire, ni pour se rebeller contre Dieu. Bien au contraire. Le professeur Lejeune a montré que la morale chrétienne était « un mode d’emploi de la nature humaine ». Non une morale du devoir, une suite d’interdits, quelque chose d’extérieur à l’homme, mais une morale du bien et du bon. Elle nous montre le meilleur chemin vers le bonheur véritable, le seul qui permette à notre nature de s’épanouir réellement, telle qu’elle a été créée par Dieu. Si l’on n’est pas convaincu de la beauté et de la bonté de ce chemin, on ne peut pas en vivre. Or, avec sa grande intelligence et son cœur tout orienté vers l’amour des autres et vers la vérité – une belle unité –, Jérôme Lejeune a pu poser les choix courageux qu’il a faits.

En quoi sa sainteté est-elle tout de même accessible ?

Tout simplement, il est resté fidèle à l’Évangile. Cette phrase du Christ rapportée par saint Matthieu était la boussole de sa vie : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. » Dans les dernières années de sa vie, il concluait ses conférences en rappelant cet enseignement divin, que chacun peut appliquer dans son chemin de vie. Lui l’a fait de façon particulièrement magnifique. Il n’était pas un prêtre ni un mystique, mais un laïc qui vivait à Paris, avait une épouse et des enfants, se déplaçait à vélo, menait une vie simple, sortait peu pour favoriser sa vie de famille, comme beaucoup. Certes, il est considéré comme le père de la génétique moderne, ce qui lui confère une autorité académique, universitaire et scientifique hors du commun. Mais, étant alors sous le feu des projecteurs, au faîte de sa carrière, il avait beaucoup à perdre en se faisant le défenseur des plus faibles. Mais il l’a fait. Pourquoi pas nous ?

« La science, a-t-il écrit, est d’abord une école de modestie, c’est la réussite technique qui rend vaniteux. » Comment incarnait-il l’humilité du scientifique ?

Il montrait que la vraie intelligence peut être nimbée d’humilité. Il disait que le rôle du savant n’est pas de dire ce qui est bien ou mal. Pour cela, il doit s’en remettre à la moralité qui transcende toutes choses. La science doit être au service du bien. Il ne peut y avoir de contradiction entre « le vrai et le vérifié », entre la foi et la science, répétait-il. S’il existe des antagonismes en apparence, c’est que la science n’a pas fini de creuser, et n’a pas dit son dernier mot. Comme savant, le professeur Lejeune ne prétendait pas savoir mieux ni plus que ce qu’enseigne la Révélation. Il avait aussi une vraie humilité en tant que médecin : face au mystère de la souffrance, les médecins sont souvent démunis, et peuvent céder à la tentation de se révolter contre Dieu et de chercher des moyens par eux-mêmes. « Si la science ne se soumet pas à la morale, la science devient folle », clamait-il. Aujourd’hui, beaucoup de scientifiques ont la prétention de se poser en maîtres de la morale. Mais, comme chrétien, Jérôme Lejeune reconnaissait qu’il n’était pas détenteur de la vie ni de la mort de ses patients. Il soignait et guérissait sans se substituer à Dieu.

Quelles sont les racines de son combat pour la vie et la dignité humaine ?

On passe à côté de l’engagement de Jérôme Lejeune si l’on ne comprend pas que toute son action était mue par la miséricorde, comme médecin et chercheur, cette charité en actes qu’il pratiquait naturellement, comme médecin des cœurs et des intelligences. Aujourd’hui, l’aura du professeur Lejeune ne vient pas seulement de son travail de scientifique mais surtout de son témoignage en faveur de la vérité et de la vie. Il avait un grand talent d’orateur, et ses paroles soignaient les intelligences. Plusieurs personnes se sont converties en l’écoutant. Comme ce médecin qui pratiquait des PMA et des avortements et qui, en l’entendant démontrer ce qu’était l’embryon humain lors d’une conférence aux États-Unis, fut bouleversé, démissionna et créa un réseau de cliniques pour les femmes enceintes en difficulté.

Vous évoquez la miséricorde qui l’animait. On pourrait parler aussi de sa compassion…

En effet. On ne peut comprendre son engagement si l’on ne réalise pas à quel point il a souffert par compassion. Ce n’était pas un idéologue. Il souffrait comme un père pour ses enfants, face au sort que l’eugénisme ambiant réservait à ses patients. En 1988, lorsque la pilule abortive RU486 fut adoptée, « le premier pesticide humain » comme il l’appelait, il disait voir les millions de morts que cette invention allait provoquer. Pour lui, chaque embryon tué était comme un enfant qu’il perdait. Sa compassion allait aussi vers les mères qui avortaient, et que l’on n’avait pas su aider. Il se rendait toujours disponible, jusqu’à tard le soir, pour répondre à ces femmes en difficulté qui l’appelaient. Pour lui, la défense de ces enfants était de l’ordre d’une charité urgente. Défendant la tradition hippocratique bimillénaire, il répétait que le médecin est au service du patient. S’il renie ce serment, il se renie lui-même. Il y avait aussi une question de cohérence intellectuelle. Il nommait cette médecine qui supprime le malade et non la maladie « une médecine à la Molière », un simulacre. Et bien sûr, ce combat était nourri par sa foi, animée de cette charité incarnée et d’une grande espérance. Il aimait prendre l’exemple de l’épisode de la Visitation de la Vierge Marie à sa cousine Élisabeth. L’Évangile souligne que Marie se rend « en hâte » chez sa cousine. En tenant compte de la distance, il en conclut qu’elle arriva au bout d’une semaine maximum. Jean-Baptiste tressaillit dans le sein de sa mère, parce qu’il avait reconnu la présence de Jésus alors qu’il n’était qu’un embryon d’une semaine…

À propos de ce combat, un évêque lui lança un jour : « Je vous dis, devant Dieu, que vous êtes un mauvais chrétien. » Comment l’a-t-il vécu ?

Il fut très blessé par cette remarque. Certains comprenaient très mal l’engagement de Jérôme Lejeune pour la vie, et en ont fait un illuminé intransigeant… À sa femme qui lui demandait quelle avait été sa réponse, il répondit : « Rien. On m’a toujours appris qu’il fallait respecter les évêques. » La situation était difficile, l’Église en France à l’époque ne lui apportait que peu de soutien, ce qui lui était très douloureux. Heureusement, l’amitié profonde qu’il entretenait avec le pape Jean-Paul II lui était d’un grand réconfort.

En quoi les médecins chrétiens peuvent-ils le prendre comme modèle ?

Aujourd’hui, ce qui me frappe chez les jeunes générations de médecins, de tous les pays, c’est que beaucoup sont touchés par le regard que le professeur Lejeune portait sur ses patients. Un regard plein d’amour. Il montrait aux malades qu’ils avaient un prix infini. Ils sont aussi touchés par son excellence académique, qui les tire vers le haut et les invite à donner le meilleur d’eux-mêmes. En respectant la phrase de l’Évangile qui le guidait, le professeur Lejeune est devenu fort, lui qui, durant ses fiançailles, se désolait d’être si faible ! Il est pourtant devenu le roc de plusieurs générations de serviteurs de la vie et de médecins, parce qu’il est resté fidèle à son intelligence et à son cœur. Il est un modèle de grand médecin et de scientifique qui, par son humilité et sa charité, a soutenu ses convictions, malgré les difficultés et les contradictions. Il n’a jamais dévié. Depuis une petite dizaine d’années, on observe une nouvelle génération de jeunes qui s’engagent dans des études de médecine pour suivre explicitement son exemple, au service de la vie.

Quelle est la fécondité intellectuelle et spirituelle de Jérôme Lejeune aujourd’hui ?

D’abord, dans le domaine de la recherche, l’Institut Jérôme-Lejeune, créé par la Fondation en 1997, est aujourd’hui le plus gros centre de consultation des patients atteints de maladies chromosomiques dans le monde, avec 13 000 patients. Portée par ses trois missions, recherche, soin et défense, la Fondation est l’incubateur de la recherche sur la trisomie 21 à l’international. Elle se développe partout, en Espagne, en Argentine, aux États-Unis. Jérôme Lejeune incarne la médecine hippocratique de toujours dans une médecine ultramoderne. Il est une référence des mouvements de défense de la vie à travers le monde.