Aux États-Unis, dans toute l’Europe, on annonce la reprise, on l’attend, on l’anticipe. La crise, c’est presque fini ! Les dirigeants français voudraient bien y croire, eux aussi. Par leurs déclarations, par leurs projets de réforme, ils tentent de faire renaître la confiance qui doit créer le climat favorable à la relance. Mais les membres du gouvernement restent prudents car ils ne connaissent pas toutes les données et ne maîtrisent pas l’ensemble de la situation.
Quant à la fameuse reprise, les économistes américains et européens sont eux-mêmes très divisés. Ceux qui décrivaient une crise classique et annonçaient une reprise rapide (en V) ont été échaudés : au lieu d’une récession de huit mois environ (comme en 2001), ils sont obligés de convenir que la crise dure depuis vingt mois et qu’elle est loin d’être terminée. D’où le risque d’un mouvement en W (faible reprise, suivie d’une lourde rechute) en raison de la faiblesse de la consommation des ménages, de l’augmentation du chômage et de trop faibles allocations de crédit.
Le gouvernement est donc dans l’expectative, ce qui ne l’empêche pas d’agir : lancement de la réflexion sur le grand emprunt national, convocation des banquiers pour tenter de moraliser l’attribution des bonus aux traders, préparation de la prochaine conférence internationale (G 20) sur la crise. Même si la situation économique reste périlleuse, le gouvernement pense pouvoir en garder le contrôle.
Les incertitudes sont plus fortes sur le front social. Après une accalmie en juin, le chômage a encore augmenté en juillet : 2,53 millions de personnes sont privées de toute activité (catégorie A) et 4,18 millions de demandeurs étaient inscrits au Pôle emploi en juillet. Il est vrai que les confédérations syndicales avaient réussi à éviter une explosion sociale entre janvier et juin dernier mais le climat se détériore au sein de l’intersyndicale et Force ouvrière pourrait rompre l’unité si son mot d’ordre de grève générale de 24 heures n’est pas adopté par les autres syndicats.
Surtout, on a observé pendant la période des vacances un durcissement des conflits sociaux, suite à la multiplication des plans de licenciements et des fermetures d’usines : automobile (Renault), pneumatique (Michelin), équipementiers (Valeo) comptent parmi les secteurs les plus touchés mais les banques (BNP), les groupes pharmaceutiques (Sanofi Aventis) et les sociétés spécialisées dans l’immobilier (Kaufman et Broad) procèdent à de nombreuses suppressions d’emplois… On estime qu’au total 600 000 emplois pourraient être supprimés cette année dans notre pays.
Cette situation dramatique pousse certains salariés à des actions contestables et dangereuses mais pour lesquelles l’opinion publique se montre très compréhensive. Des séquestrations de cadres avaient fait grand bruit l’hiver dernier ; plus grave encore, des employés de l’entreprise Serta (transports) ont menacé de déverser des produits toxiques dans la Seine si leurs revendications relatives à l’indemnité de départ n’étaient pas satisfaites. Autre fait significatif d’une contestation virulente de l’ensemble du milieu dirigeant : en août, Xavier Mathieu, délégué CGT de l’usine Continental de Clairoix, a traité les dirigeants confédéraux de « racailles » et les a accusés de « frayer avec le gouvernement ». Dans une déclaration au Monde (26 août) le bouillant délégué observait que « la fracture entre la base et les directions est générale. Pas seulement du côté de la CGT. C’est pareil à FO ou à la CFDT ».
Si Xavier Mathieu a raison, Bernard Thibault et François Chérèque ont du souci à se faire car l’explosion incontrôlable qu’ils redoutent depuis des années pourrait effectivement avoir lieu – ce qui les conduirait à adopter une stratégie offensive pour ne pas perdre leurs troupes. Le gouvernement serait alors dans l’embarras, tout en continuant de disposer d’un gros atout : les divisions de la gauche et de l’extrême-gauche qui privent tout mouvement social d’un relais politique.
Alice TULLE
