La crise sollicite largement les imaginations. Chacun croit avoir trouvé la pierre philosophale, qui consiste en général à reprendre une veille idée du passé, abandonnée à juste titre. C’est ainsi que Le Figaro attire notre attention sur le développement du troc, dans un article intitulé « La magie du troc envoûte New York ». L’article est signé A. Smith, mais il s’agit d’Adèle Smith, Adam Smith, lui, doit s’en retourner dans sa tombe. Il est possible que l’article soit un papier d’ambiance, destiné à être pris au second degré, mais il en dit long sur les confusions actuelles ; les Etats distribuent bien aux ménages des bons d’achat, voire des bons très ciblés : c’est déjà un refus de la monnaie.
Bien sur, les systèmes de trocs existent déjà ici ou là, comme en France les SEL (Systèmes d’échanges locaux). Mais ce qui se passe à New-York est intéressant. On y échange par exemple, selon l’article, des massages contre une chambre, de la plomberie contre du baby-sitting, des travaux d’intérieur contre…un cercueil, tout cela grâce à un système perfectionné de petites annonces. Un délinquant propose d’échanger on en sait quoi contre les services d’un avocat. Un comptable veut bien s‘occuper de votre déclaration de revenus si vous lui prêtez un bureau pour un mois.
Il parait que les offres sur un site d’échanges par troc ont progressé de 137%. La directrice explique : « C’est simple, les gens négocient jusqu’à ce qu’ils soient d’accord sur la valeur de ce qu’ils échangent et ça marche très bien ». Certains sont allés plus loin et ont voulu créer une boutique où on amène tout ce dont on veut se débarrasser, gratuitement, et on peut prendre dans le magasin tout ce qui nous plait, sans faire de calculs de contrepartie. Le communisme réalisé : à chacun selon ses besoins, la « prise au tas » comme on disait jadis. On a du y mettre un peu d‘ordre, car, dans cette « free shop », la moitié du stock a été dévalisé en un jour, sans que rien ne soit apporté en échange… La nature humaine avait repris le dessus.
Mais pourquoi, en dehors de ce dernier exemple, ce succès ? Laissons de coté les échanges illicites ou immoraux : l’absence de monnaie ne les rend ni plus moraux, ni plus licites. Plus intéressante est l’idée d’une négociation sur la valeur. Bien sur, cela montre que la valeur est subjective et dépend de chacun : belle réfutation de Marx et de sa valeur travail. Mais cela veut dire aussi que, dans l’économie monétaire, les interventions étatiques, les contrôles de prix, les réglementations de toutes sortes diminuent la qualité des relations d’échanges. Ce n’est pas l’absence de monnaie qui ici rend libre, c’est l‘absence de l’Etat.
Dans le même esprit, l’élément le plus séduisant, c’est l’absence totale de fiscalité : pas de TVA, pas de taxes sur la consommation. Pas d’impôt non plus sur le revenu, c’est-à-dire ici sur le gain en nature. Mais là aussi, ce n’est pas la monnaie qui pose problème, c’est le poids de l’imposition étatique. C’est donc ici la fiscalité abusive qu’il faut mettre en cause, pas la monnaie.
Mais ce qu’oublient tous ces adversaires de la monnaie, c’est qu’au-delà de tous les exemples folkloriques ou même réellement intéressants, la plupart des échanges ne se font pas en système de troc, faute de trouver le co-échangeur qui apporte la contrepartie voulue, et qui accepte ce qu’on lui offre en échange. Le troc comporte en effet de nombreux coûts d’information et de transaction. Il ralentit donc considérablement les échanges. C’est une forme primitive de vie en société, qui peut exister ponctuellement dans les sociétés modernes, mais de manière marginale. Ce que l’on oublie, c’est que la monnaie, elle, apporte une vraie liberté de choix, dans l’espace et dans le temps ; on choisit librement son produit, son partenaire, son lieu d’échange. C’est de « la liberté frappée ». Ce n’est donc pas la monnaie, vrai progrès économique, qui réduit la liberté ; si on pratique le troc, ce n’est pas pour échapper à la monnaie, c’est pour échapper à l’interventionnisme de l’Etat !
Jean-Yves Naudet
