« On n’a pas envie de passer notre vie à la gagner » pouvait-on lire sur une pancarte, lors d’une manifestation des lycéens à Paris. Pour Chantal Delsol, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, ce slogan décrit « à lui tout seul l’ampleur de l’illusion dont les élèves ont été bercés par des escrocs de la promesse » (Le Figaro, 7/10). Selon la philosophe, « les lycéens d’aujourd’hui ont affaire à un mensonge, celui du sociologue Pierre Bourdieu […] qui ne cherche plus l’égalité parfaite à travers le renversement des institutions (comme en 1968) mais à travers la destruction de la culture […]. L’école bourdieusienne ne produit plus Albert Camus, fils d’une analphabète ; elle produit directement des analphabètes, au nom de l’égalité […]. S’ils sont à plaindre, poursuit Chantal Delsol, c’est parce qu’on leur a fait croire qu’ils réussiraient tous et sans exigence aucune, et parce que ce sont eux, à n’en pas douter, qui vont payer ce mensonge au prix fort ».
Le malaise Parcoursup
Le réveil est déjà douloureux pour une génération qui découvre qu’à Bac + 3 ou Bac + 5, leur « employabilité » sur le marché du travail est quasi nulle, d’autant que ce marché est radicalement transformé par la révolution numérique. « Derrière les revendications des jeunes se cache le besoin d’être considérés, éveillés au meilleur d’eux-mêmes », souligne Mgr Matthieu Rougé dans La Croix (8/10). L’évêque de Nanterre, président du Conseil de l’enseignement catholique pour la Conférence des évêques de France, estime que « ce qui est en cause, c’est sans doute la violence pour les jeunes de la crise du sens que nous traversons, du nihilisme d’atmosphère dans lequel ils se sentent enfermés […]. Une partie du malaise semble se focaliser sur Parcoursup. L’énergie des élèves de terminale depuis plusieurs années s’est déportée de la préparation du baccalauréat, avec tout ce qu’elle impliquait de travail personnel et persévérant, vers la réponse aux questions en ligne de Parcoursup. Une fois celles-ci achevées, les élèves démobilisés attendent le bac comme une formalité […] installant un climat de paresse et un sentiment de relative inutilité de tout travail en profondeur, pour les élèves comme pour les enseignants, eux aussi en souffrance. »
Un état d’esprit d’abdication
Le gouvernement est-il à même de remédier à cette crise de sens ? Sébastien Lecornu a confessé qu’il allait voir ce qui pouvait être amélioré du côté de la plateforme qui angoisse élèves et parents, tandis que le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, attend beaucoup des doléances déposées par les lycéens dans le cadre de sa concertation nationale.
Pour Michel Valadier, directeur de la Fondation pour l’école, « le vrai problème, c’est l’impuissance des chefs d’établissement […]. Il faut en faire de véritables patrons […] pour protéger les élèves qui veulent travailler et remédier à la mauvaise qualité des emplois du temps » (JDD, 11/10). Pour le politologue Arnaud Benedetti, rédacteur en chef de La Nouvelle Revue politique (9/10), il n’y a pas de miracle à attendre car « la source ne se trouve pas dans un manque de moyens (l’enseignement scolaire demeurant le premier poste de dépense de l’État hors charge de la dette) mais dans un état d’esprit empreint d’abdication et de déconstruction […]. L’Éducation nationale, force motrice de la cohésion de notre société depuis la fin du XIXe siècle est devenue le sismographe de notre balkanisation […]. La faute serait de ne pas établir le bon diagnostic de notre faillite. »