L’Église en France de 2026 est-elle prête à accueillir le don tellement inattendu des 20 000 catéchumènes et des très nombreux « recommençants » qui se présentent souvent timidement sur ses parvis (physiques ou numériques) ? Malgré la chute continue du nombre de baptêmes d’enfants (200 000 baptisés en 2023, contre 400 000 en 2 000), le catholicisme semble porté par une nouvelle attractivité dans des milieux où il avait presque disparu. À une ère où la façade laïciste se lézarde, où l’islam est souvent devenu la religion de référence, une curiosité nouvelle (dans laquelle travaille discrètement la grâce) oriente vers l’Église une génération qui n’a absolument rien reçu (ni coutumes, ni valeurs) : la « troisième génération » sécularisée.
Le défi que représente cette arrivée impromptue bouscule le confort d’une Église en déclin et appelle à repenser entièrement sa pastorale de mission et d’intégration. L’ouvrage Renaître et vivre, Actes du colloque tenu début 2026 sur l’état de grâce et l’accompagnement des néophytes et recommençants, est une mine d’informations et de réflexions pour envisager à nouveaux frais la question. Il est une lecture très stimulante au moment où s’ouvre l’« assemblée ecclésiale provinciale » voulue par les évêques d’Île-de-France pour traiter du sujet, devant s’achever à l’été 2027.
Pas de triomphalisme
La question principale n’est pas celle de la première annonce, mais de l’accompagnement à la persévérance : si les chiffres montrent une croissance quasi-exponentielle du nombre de demandes de baptême, ils ne permettent aucun triomphalisme au sujet du suivi des nouveaux chrétiens : 10 % seulement seraient peut-être fidèles sur le long terme.
L’ouvrage passe en revue les aspects sociologiques de la question : il invite à prendre conscience du décalage entre une Église devenue bourgeoise et présente seulement dans certaines communautés d’origine, et le profil – souvent de classe moyenne ou très moyenne – de ceux qui frappent à sa porte. Cette Église « minorisée » est en outre tentée par un repli identitaire qui peut constituer un atout d’intégration pour certains, mais aussi un point de rejet pour beaucoup. L’analyse du positionnement sociologique du catholicisme, après trois générations de sécularisation massive, invite à changer de paradigme pastoral. La politique de la « mèche qui fume » a fait long feu : vouloir préserver un lien (qui n’existe plus) en continuant à donner les sacrements à des personnes qui ne mettent plus un pied à l’église épuise prêtres et fidèles et conduit ces « croyants » distancés à l’apostasie pratique.
L’exemple des premiers siècles
Renaître et vivre ne fait pas l’impasse sur les enjeux théologiques et historiques de la question. Après avoir évoqué l’Église constantinienne, confrontée à un premier grand afflux de catéchumènes, ou encore les pratiques missionnaires des Pères Blancs en Afrique, il s’arrête sur les témoignages patristiques et l’analyse de saint Thomas d’Aquin. Distinguer la faiblesse (objet du combat spirituel et du travail des vertus) de l’impénitence (qui entrave la réception fructueuse du sacrement) permet de discerner et d’accompagner à leur rythme les nouveaux chrétiens. Le péché laisse des « traces » dans notre nature, qui rendent difficile la vie chrétienne, même après le baptême : mais cette réalité doit être annoncée et confrontée dès avant, afin d’y préparer les néophytes, sans transiger sur les situations de vie qui rendraient objectivement impossible l’accueil de la grâce, en particulier dans un monde que polluent toujours plus de « structures de péché ». Suivant l’antique expérience de l’Église, cet accompagnement doit se déployer dans un temps long, pour permettre une véritable conversion et un enracinement dans un milieu et des vertus chrétiennes. Une contribution originale de l’ouvrage souligne aussi la nécessité d’y inclure un solide apprentissage de la vie spirituelle, en prenant en compte ses différentes étapes, ses temps de croissance, de consolation et de purification.
Pour éviter que l’effusion de grâce manifeste dans l’afflux de catéchumènes et recommençants ne soit étouffée – après des conversions sincères et ferventes mais sans enracinement – par un monde toujours plus sécularisé et hostile à la foi, Renaître et vivre invite à repenser en profondeur les pratiques pastorales d’une Église de France habituée à gérer le déclin et confrontée au défi d’un renouveau inattendu.
Renaître et vivre. Comment aider les nouveaux chrétiens à persévérer ? Sous la direction de Thibaud Guespereau, Henri Vallançon et Thibaud Collin,
Éditions Artège, avril 2026, 256 pages, 19,90 €.