Nous sommes en 1973. Maurice Druon, l’auteur du Chant des Partisans, est alors ministre de la Culture. Excédé par les attaques permanentes menées par le milieu culturel contre le pouvoir de l’époque, il a cette sortie restée célèbre : « Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail molotov dans l’autre devront choisir. » Plus d’un demi-siècle après, les héritiers de ces « gens » n’ont pas changé à un détail près : les cocktails ne sont plus molotov : ils ont été remplacés par des coupes de champagne frappé. La dernière édition du Festival de Cannes en a été l’extraordinaire illustration.
Tout commence par une pétition publiée dans Libération (11/05) lancée par un collectif de professionnels du cinéma pour dénoncer « l’emprise grandissante de l’extrême droite sur [leur] profession ». Dans leur collimateur, l’industriel Vincent Bolloré [propriétaire de France Catholique, NDLR] dont le groupe, par le biais de Canal+, irrigue l’ensemble de la profession en capitaux indispensables à la création. Tout aurait pu en rester là : une éruption sans risque, conclue par un sentiment de bonne conscience. Sans doute les pétitionnaires, convaincus d’être intouchables, n’avaient-ils pas prévu la réaction du PDG de Canal+, Maxime Saada, qui, le 17 mai, a sifflé la fin de la récréation : « Je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui nous traitent de crypto-fascistes » a-t-il déclaré, annonçant la fin des financements pour les signataires du texte.
Stupeur et hurlements. Comment ? Le premier argentier du cinéma français refuse désormais de financer ceux qui l’insultent ? Libération (20/05) évoque une « liste noire ». La Croix (18/05) parle d’un « coup de sang, coup de peur ou démonstration de force délibérée ». Quant à tous ceux qui ont émis un point de vue nuancé ou réservé sur la pétition, le média d’extrême gauche Blast (21/05) les a regroupés dans un infamant « festival des collabos ». Même Catherine Pégard, la ministre de la Culture, dont on aurait pu attendre une sage prise de recul, a parlé d’une réponse « disproportionnée » à propos de la décision du patron de Canal+.
Les « combats » du petit milieu
Combattre des ennemis qui n’existent pas, sans prendre par conséquent le moindre risque, est la spécialité du milieu. Même une figure aussi peu suspecte de sympathie pour le conservatisme que Mathieu Kassovitz a reconnu que les signataires s’attaquaient à un ennemi imaginaire : « Je pense que Canal + fait bien son boulot pour l’instant et qu’on devra gueuler quand Canal+ ne fera pas bien son boulot. Mais pour l’instant, ils le font très bien » a-t-il assuré sur le média en ligne Brut (20/05). Quant à Dominique Farrugia, figure des « Nuls » et incarnation de l’« esprit Canal » ancienne version, il a déclaré sur X (19/05) « apporter tout son soutien à Maxime Saada et aux équipes cinéma de Canal ».
Fin de l’histoire ? Pas nécessairement. Ce tout petit milieu vient peut-être d’apprendre que les paroles engagent. Le réveil est difficile. Un ancien journaliste de Canal+, Jean-Baptiste Rivoire, qui s’était répandu en invectives contre la maison qu’il venait de quitter, quelques mois à peine après avoir signé une clause de confidentialité, a été condamné le 20 mai à une amende de 145 000 euros pour s’être parjuré. Oui, le réveil est difficile, mais peut-être salutaire.