Pourquoi le temps du Carême est-il le moment idéal pour méditer sur la Sainte Face de Jésus ?
Père Pierre Descouvemont : Le Christ nous invite durant le Carême à réfléchir plus intensément à sa Passion douloureuse. En contemplant sa Sainte Face, celle de « l’homme de douleurs », nous l’entendons nous dire : « C’est aussi pour toi que j’ai souffert sur la Croix. Ne l’oublie pas ! » Le Carême étant par excellence le temps de la prière et de la pénitence, il est le moment idoine pour comprendre comment nous pouvons être associés à la réparation de nos péchés et œuvrer pour le salut de tous.
Pourquoi le Christ a-t-il besoin d’être consolé ? N’est-ce pas paradoxal ?
Le Christ est apparu à Paray-le-Monial en 1675 à la visitandine sainte Marguerite-Marie Alacoque pour demander d’être consolé de « l’ingratitude des hommes » et de la peine que lui causent nos péchés. C’est un paradoxe, comme le sont tous les mystères de notre foi : Jésus est infiniment heureux dans la gloire de son Père… et pourtant, il apprécie les gestes et sourires que nous pouvons lui offrir. À Béthanie, il n’a pas refusé le parfum de grand prix que Marie répandait sur ses pieds !
Le paradoxe s’éclaire si nous nous souvenons que Dieu est un Père qui aime donner de bonnes choses à ses enfants, et qui prend aussi plaisir à recevoir. En jouissant depuis toujours d’un bonheur infini inaliénable, il n’a pas besoin de notre amour… mais il le réclame ! Dieu a fait une Alliance avec les hommes – avec le peuple juif dans un premier temps, puis avec toute l’Église, et enfin, par l’Église, avec le monde entier. Dans la Bible, l’alliance est souvent présentée comme nuptiale : « Comme un mari tire joie de son épouse / Tu feras la joie de ton Dieu » (Isaïe 62, 5). Dieu vit avec ses créatures un authentique échange.
Cet amour de réciprocité entre Dieu et ses enfants éclaire le mystère du sacrifice que Jésus a offert, et qu’il continue d’offrir à son Père sur tous les autels de nos eucharisties. Il éclaire également les paroles de Jésus : le « J’ai soif » du Crucifié ou le « Donne-moi à boire » de Jésus à la Samaritaine. Qu’avons-nous donc à offrir à Celui qui réclame notre amour ? Beaucoup de catholiques se rendent à la messe dominicale les mains vides, pensant qu’ils n’ont rien à offrir à Dieu puisqu’il n’aurait besoin de rien. Ils ne savent plus qu’ils doivent donner au Père tout leur amour en vertu du premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Dt 6, 4-5). Tâchons d’arriver à la messe comme la petite Thérèse de Lisieux, avec « les mains pleines de pétales de roses » qui représentent nos actes d’amour.
Qu’est-ce qui cause le plus de peine au Christ pour qu’il nous réclame de le consoler ?
Il est évident que Jésus a atrocement souffert dans son corps et dans son cœur de tous les outrages subis durant sa Passion. Il désire recevoir des hommes une consolation qui compense sa désolation devant l’immense ingratitude de tous ceux qui ont le cœur glacé, qui oublient ou qui ne croient pas à l’Amour avec lequel il les a sauvés en acceptant sa mort sur la Croix. Ce qui le peine le plus aujourd’hui, ce sont les personnes qui ferment leur cœur à son amour et qui se montrent désinvoltes face au Saint-Sacrement. Il est spécialement déçu par la tiédeur de celles et de ceux qui avaient promis de l’aimer par-dessus tout, notamment les personnes qui lui sont consacrées. Cependant, sa plus grande peine, abyssale, est de penser à la souffrance éternelle de tous ceux qui ne profiteront pas de son Sacrifice rédempteur : leur orgueil les précipite en enfer.
En consolant Jésus, comment comprendre que nous avons la possibilité de sauver des âmes ?
Jésus s’est offert sur la Croix en sacrifice pour la réparation de tous les péchés des hommes. Comprenons bien que ce ne sont pas ses souffrances durant sa Passion qui ont plu à Dieu et qui ont réparé nos péchés, mais le « oui » que le Christ a adressé à son Père au jardin de Gethsémani en acceptant de subir des souffrances qu’il ne méritait pas. Dieu aurait pu nous pardonner du fait de sa miséricorde infinie. Cependant, là encore, dans un amour de réciprocité, il a voulu que Jésus fasse passer dans notre cœur quelque chose de cette soumission filiale que le Christ a vécue durant sa Passion afin que nous puissions Lui offrir nous aussi, au milieu de nos épreuves, ce que j’appelle des SMS : les sourires minuscules silencieux de notre cœur. Ils lui font plaisir et contribuent au Salut de nos frères. C’est le grand mystère de la fécondité de nos croix que saint Paul admirait en écrivant au début de sa lettre aux Colossiens que, par ses épreuves, il « complétait » ce qui manquait mystérieusement aux souffrances du Christ (Col 1, 24).
Y a-t-il des personnes, par exemple les saints, à qui Jésus demande plus spécialement la consolation ?
C’est par chacun de nous que Jésus désire être consolé de toute la peine que lui causent nos péchés. C’est également pour que nous y participions qu’il a demandé à sainte Marguerite-Marie Alacoque, à Paray-le-Monial, que soit instituée dans l’octave de la Fête-Dieu une fête en l’honneur de son Sacré-Cœur. Pour que nous réparions tout spécialement les manques de respect que nous commettons envers le Très Saint-Sacrement. Se sont multipliées par la suite des adorations réparatrices et des chaînes d’adoration pour que, nuit et jour, Jésus ne soit pas seul à prier son Père dans nos tabernacles à toutes les grandes intentions de l’Église et du monde.
Par ailleurs, nous ne manquons pas de saintes et de saints à qui Jésus a confié la charge de consoler son cœur ! De très jeunes enfants l’ont compris, comme Francisco, l’un des jeunes voyants de Fatima. Il avait été tellement impressionné par la tristesse avec laquelle la Vierge Marie lui avait dit qu’il ne fallait plus offenser Dieu, « déjà tellement offensé » ! Sainte Thérèse de Lisieux méditait la scène de Gethsémani et se réjouissait à l’idée que Jésus avait été consolé durant son agonie en voyant tout l’amour qu’aurait pour lui une petite moniale. Sainte Marguerite-Marie et saint Padre Pio ont, eux, reçu le charisme de revivre cette agonie à Gethsémani en sachant que Jésus les associait de très près à sa Passion pour l’aider à sauver encore plus de frères. Quant à Marcel Van, plongé dans une nuit de l’âme, il écrit à son père spirituel : « Le ciel me paraît de plus en plus lointain, la souffrance m’accompagne partout, mais je sais que c’est l’aliment amer que je dois absorber à la place des pécheurs afin que ceux-ci puissent savourer le miel de l’amour compatissant du cœur de Dieu. »
Comment concrètement, dans nos vies, consoler Jésus ?
Le Christ nous demande de ne jamais douter de son amour et de sa miséricorde. Il aime surtout que nous conservions dans nos épreuves la paix qu’il nous a promise et qui est une participation à celle qu’il a vécue lui-même durant sa Passion. Lorsqu’il fut déporté, Marcel Van confiait : « J’ai dû endurer tous les supplices du lavage de cerveau, mais aucune affliction n’est capable d’effacer le sourire bienveillant que je laisse paraître sur mon visage amaigri. Et pour qui la caresse de mon sourire, si ce n’est pour Jésus, le Bien-aimé ? » Cette paix, nous la conservons et la développons en vivant intensément ce que Jésus nous demande de vivre après avoir mangé son Corps et bu son Sang : « Demeurez en moi comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même, s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi » (Jean 15,4).
« Demeurer en lui », c’est rester dans ses bras et sur son Cœur, comme s’y trouvait saint Jean le soir de la Cène, lui avouer toutes nos fragilités, lui demander de nous serrer très fort dans ses mains toutes-puissantes et nous laisser porter avec confiance sur ses épaules de Bon Pasteur. Qu’il « demeure en moi », c’est le rejoindre dans le fond de mon cœur, y goûter sa présence et son amour, passer du temps à ruminer sa parole et m’ouvrir à l’invasion des torrents d’Esprit Saint qui coulent de son Cœur transpercé et dont il désire irriguer mon pauvre cœur pour le guérir et le transfigurer.
Finalement, quand nous cherchons à consoler Jésus dans l’abandon de nous-même, dans l’offrande de nos sacrifices, dans nos visites au tabernacle ou dans nos Heures saintes du jeudi soir, il est vraiment touché par toutes ces marques de notre amour. Honorons en ce début de Carême les engagements que Jésus nous demande de prendre et qui lui font tant plaisir. Notre vie en sera plus féconde.
La joie de consoler Jésus, Pierre Descouvemont, Salvator,160 pages, 14 €.
