L’affaire Lautsi contre Italie, plus connue sous le nom « d’affaire des crucifix », a une importance considérable. Cette importance n’est pas seulement politique et juridique, elle est aussi spirituelle. Cette affaire est devenue un symbole dans le conflit actuel relatif à l’avenir de l’identité culturelle et religieuse de l’Europe. Ce conflit oppose les partisans de la sécularisation complète de la société et les tenants d’une Europe ouverte et fidèle à son identité profonde. Face à cette tentative de « déchristianisation » des européennes, vingt pays européens, dans une démarche réellement sans précédent, se sont joints à l’Italie pour réaffirmer la légitimité particulière du christianisme dans la société et l’identité européenne.
L’affaire Lautsi a fait scandale à travers l’Europe suite à la condamnation de l’Italie par la Cour européenne des droits de l’homme au motif que la présence des crucifix dans les salles de classe d’écoles publiques violerait les « droits de l’homme » et plus précisément la liberté de conviction des parents d’élèves et leur droit à ce que leurs enfants reçoivent un enseignement conforme à leurs convictions philosophiques. Jusqu’alors, la Cour avait toujours considéré à l’inverse que les Etats sont libres en ce domaine, qu’il convient de respecter leur culture et leur tradition, et que la seule limite à ne pas franchir était de soumettre les élèves à un endoctrinement ou à un prosélytisme abusif. Ainsi, selon la Cour, les Etats européens se devraient dorénavant d’être areligieux (neutralité confessionnelle) afin de servir le « pluralisme », lequel serait le ressort constitutif de la « société démocratique ».
En d’autres termes, comme le note Grégor Puppinck, « la Cour affirme dans l’arrêt Lautsi qu’une société, pour être démocratique, doit renoncer à son identité religieuse : c’est du pure sécularisme »
L’Italie a fait appel de cette décision devant la Grande Chambre de la Cour de Strasbourg. Cet appel a été entendu le 30 juin dernier. Le jugement de la Cour est attendu pour l’automne.
Trois semaines après l’audience devant la Grande Chambre de la Cour de Strasbourg, il apparaît chaque jour plus nettement qu’une victoire réellement considérable a été remportée contre la dynamique de la sécularisation. Si, juridiquement, l’Italie n’a pas encore gagné, politiquement, elle a de fait déjà remporté une victoire magistrale. En effet, à ce jour, ce sont pas moins de vingt pays européens qui ont apporté leur soutien officiel à la légitimité de la présence de symboles chrétiens dans la société et notamment dans les écoles.
Dans un premier temps, dix pays sont entrés dans l’affaire Lautsi comme « tiers intervenants » (amicus curiae). Chacun de ces pays – l’Arménie, la Bulgarie, Chypre, la Grèce, la Lituanie, Malte, Monaco, la Roumanie, la Fédération de Russie et Saint-Marin – a remis à la Cour un mémoire écrit l’invitant à revenir sur sa première décision. Ces mémoires ont non seulement un intérêt juridique, mais ils sont d’abord de remarquables témoignages de défense de leur patrimoine et de leur identité face à l’imposition d’un modèle culturel unique. La Lituanie par exemple n’a pas hésité à mettre en parallèle l’arrêt Lautsi avec la persécution religieuse qu’elle a subi et qui se manifestait notamment par l’interdiction des symboles religieux.
A ces dix pays se sont à ce jour ajoutés les gouvernements de l’Albanie, de l’Autriche, de la Croatie, de la Hongrie, de la Moldavie, de la Pologne, de la Serbie, de la Slovaquie et de l’Ukraine ont publiquement mis en cause le jugement de la Cour et demandé que les identités et traditions religieuses nationales soient respectées. Plusieurs gouvernements ont insisté sur le fait que cette identité religieuse est à la source des valeurs et de l’unité européenne.
Ainsi, avec l’Italie, c’est déjà près de la moitié des Etats membres du Conseil de l’Europe qui s’est publiquement opposée à cette tentative de sécularisation forcée des écoles et qui a affirmé la légitimité sociale du christianisme dans la société européenne. Derrière les arguments réels de défense des identités, des cultures et des traditions chrétiennes nationales, ces vingt Etats ont de fait publiquement affirmé et défendu leur attachement au Christ lui-même ; ils ont rappelé qu’il est conforme au bien commun que le Christ soit présent et honoré dans la société.
Cette coalition, qui regroupe presque toute l’Europe centrale et orientale, fait apparaître la permanence d’une division culturelle interne à l’Europe ; elle montre aussi que cette division peut être surmontée, comme en témoigne l’importance du soutien apporté à l’Italie par des pays de tradition orthodoxe, quelle que soit leur orientation politique du moment. L’importance du soutien apporté par des pays de tradition orthodoxe résulte en grande partie de la détermination du Patriarcat de Moscou à se défendre contre la progression du sécularisme. Mettant en œuvre la demande du Patriarche Cyrille de Moscou visant à « unir les Églises chrétiennes contre l’avancée du sécularisme », le Métropolite Hilarion a proposé la constitution d’une « alliance stratégique entre catholiques et orthodoxes » en vue de défendre ensemble la tradition chrétienne « contre le sécularisme, le libéralisme et le relativisme qui prévalent dans l’Europe moderne » (Interview “Inside the Vatican”, 24 April 2005).
Ce phénomène important indique que la « transition démocratique » à l’Est ne s’est pas accompagnée de la « transition culturelle » largement souhaitée par l’Ouest. On assiste aujourd’hui plutôt à un mouvement inverse de réaffirmation identitaire qui passe par une forme de restauration du modèle orthodoxe de relation entre l’église et le pouvoir civil.
En outre, ce soutien massif venu de l’Est est susceptible d’annoncer un bouleversement dans la dynamique de construction culturelle de l’unité européenne. En effet, on a toujours pensé que l’unité européenne se ferait inéluctablement d’Ouest en Est, par une « conquête de l’Est » au libéralisme économique et culturel occidental. Or, évènement rare, l’affaire Lautsi a provoqué un mouvement inverse d’Est en Ouest. L’Est de l’Europe, en s’appuyant sur le catholicisme, s’oppose à l’Ouest pour la défense de la culture chrétienne et d’une juste conception de la liberté religieuse. Comme le fait remarquer Grégor Puppinck, Directeur de l’ECLJ, « Manifestement, les défenseurs de la liberté face au matérialisme ne sont plus là où ils étaient. »
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Pour aller plus loin :
- L'affaire des crucifix en Italie
- Le Gender pour tous et les droits des parents
- CEDH : Le respect de la liberté de l’Eglise justifie la non-reconnaissance par l’Etat d’un syndicat de prêtres
- La France condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour avoir voulu renvoyer dans son pays un copte égyptien accusé de prosélytisme
- GPA : Nouvelle décision de la CEDH. Analyse de l’affaire D et R c. Belgique