Bienheureux Fulton Sheen, prédicateur cathodique - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Bienheureux Fulton Sheen, prédicateur cathodique

Béatifié le 24 septembre à Saint-Louis (Missouri), le charismatique évêque américain a utilisé les médias les plus modernes de son époque pour transmettre la foi.
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Lorsqu’il fait tomber la burette de vin, qui se brise au pied de l’autel de la messe célébrée par l’évêque de Peoria (Illinois), le jeune Fulton Sheen se décompose. Dans la sacristie, Mgr John Spalding tient à rassurer le garçon de 8 ans, pour qui le bruit de la burette se cassant dans le silence d’une messe basse avait été similaire « à l’explosion d’une bombe atomique ». Il en profite pour lui faire une recommandation : « En rentrant chez toi, dis à ta mère que lorsque tu seras grand, tu iras à [l’université catholique de] Louvain, et un jour, tu seras exactement comme moi. »

Spiritualité mariale

Fulton Sheen, devenu évêque après avoir étudié à Louvain (Belgique), verra ce moment comme une « prophétie ». Pourtant, au début de son adolescence, l’idée d’être un jour évêque ne lui traverse pas l’esprit. Né le 8 mai 1895 dans une famille irlandaise, Sheen n’aspirait depuis toujours qu’à être un simple prêtre. Dans son autobiographie Treasure in Clay (éd. PRH Christian Publishing, non traduit), il crédite trois éléments qui ont « alimenté le feu de sa vocation » : le service de l’autel, la visite de prêtres dans le foyer familial et le chapelet que sa famille récitait tous les soirs. La spiritualité mariale est d’ailleurs une composante essentielle de sa vie intérieure : dès l’âge de 12 ans, après sa confirmation, il prendra la résolution de réciter les litanies de la Sainte Vierge tous les soirs, qu’il tiendra jusqu’à sa mort. Et le jour de son ordination, le 20 septembre 1919, le nouveau prêtre prend deux engagements : tenir l’Heure sainte – dévotion qui consiste à s’unir à la Passion du Christ pendant une heure dans la nuit du jeudi au vendredi – et célébrer une messe votive à la Vierge Marie chaque samedi afin, écrivait-il dans son autobiographie, « qu’elle le garde dans son sacerdoce ».

Le jeune prêtre poursuit sa formation à l’Université catholique d’Amérique à Washington, à Louvain, à Paris, à Rome, avant de revenir aux États-Unis. Son talent oratoire ne tarde pas à le faire remarquer. Devenu professeur à l’Université catholique d’Amérique, les étudiants, mais aussi des personnes extérieures à l’établissement, se pressent pour écouter ses cours de philosophie et de théologie.

« The Catholic Hour », une émission qui ne suit pas la mode

La grande bascule survient en 1930. Si Fulton Sheen s’était déjà essayé aux prêches radiophoniques sur les ondes de la station new-yorkaise de la Société missionnaire de Saint-Paul-Apôtre, l’exercice change d’échelle lorsqu’il rejoint l’émission nationale « The Catholic Hour ». Il y restera vingt ans. Dans son autobiographie, remarquant que la seule opposition qu’il rencontra fut celle d’une partie de la presse catholique américaine, qui aurait préféré que l’émission adopte les codes des émissions de divertissement, Fulton Sheen commente : « C’est ainsi que la tendance à imiter tout ce qui était à la mode s’est imposée comme un état d’esprit dominant chez certains ecclésiastiques au fil des ans. » Les critiques sont d’autant plus injustes que Fulton Sheen allie, dans ses prédications qu’il prépare des heures durant, la rigueur doctrinale – il maîtrise parfaitement la théologie thomiste –, le sens pastoral et même l’humour.

Dès cette époque, l’abbé Fulton Sheen mène une vie solitaire. S’il reçoit des visiteurs, il n’entretient que peu de relations personnelles, afin de veiller à sa chasteté sacerdotale. « La préservation du célibat est le travail d’une vie entière » écrit-il dans son autobiographie. Signe de l’importance que prennent ses prêches, Pie XI lui accorde le titre de « Monseigneur » en 1934. Cinq ans plus tard, alors que le siège de l’archevêché de New York est vacant, Pie XII nomme Mgr Francis Spellman. Pour Mgr Sheen, qui se voyait sacré évêque, le choc est rude, lui qui ne se cachera jamais s’être débattu toute sa vie avec l’orgueil.

Formules radicales

La vie de Mgr Fulton Sheen aura été, à l’image des États-Unis, hors normes. Auteur prolifique dont les nombreux livres, couplés à son exposition médiatique, lui font gagner beaucoup d’argent – qu’il reverse aux plus pauvres – et lui permettent de vivre dans une grande maison à Washington . Dans le même temps, il est un prédicateur populaire dont les émissions et les écrits parlent à tous les Américains, grâce à ses formules radicales. Ainsi, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que le diocèse de New York assiste à l’augmentation de la population catholique et du nombre de vocations, Mgr Sheen rédige un ouvrage à destination des convertis, Preface to Religion. Il y lance : « Si vous souhaitez connaître Dieu, il n’y a qu’une seule manière de faire : agenouillez-vous ! » Nommé directeur de l’Œuvre de la Propagation de la Foi aux États-Unis en 1950, puis sacré évêque auxiliaire du diocèse de New York l’année suivante, Mgr Sheen franchit encore un cap avec le lancement, en 1952, du programme télévisé « Life Is Worth Living » (« La vie vaut la peine d’être vécue »). L’émission, qui ne durera que cinq ans à cause, semble-t-il, de tensions avec son archevêque, rencontre un succès immense : jusqu’à 30 millions d’Américains écoutent chaque semaine les 25 minutes qu’il assure sans notes devant un tableau noir sur lequel il écrit systématiquement « JMJ » – pour « Jésus, Marie, Joseph », une habitude prise à l’école paroissiale, au contact d’une religieuse – et achevant son propos par « God love you » : « Que Dieu vous aime ».

Les yeux plantés dans ceux du téléspectateur, Sheen présente la foi catholique en jouant toutes les gammes à la fois : il harangue, rit, s’emporte, arpente le studio, s’arrête, baisse le ton. « Le « style Sheen » conquiert l’Amérique, justement parce qu’il ne ment pas. Il n’a rien à vendre, rien à promettre : seulement un témoignage à donner », souligne Corentin Dugast dans la biographie qu’il vient de publier, Bienheureux Fulton J. Sheen. L’apôtre des médias (éd. Salvator). Fulton Sheen s’aventure aussi sur le terrain politique en émettant, à plusieurs reprises, de sévères mises en garde contre le communisme. Très populaire – l’acteur Martin Sheen, notamment à l’affiche d’Apocalypse Now (1979), lui doit son pseudonyme, considérant l’évêque comme « un acteur fantastique » –, il sera nommé trois fois aux Emmy Awards, les Oscars de la télévision, qui le distinguent en 1953 dans la catégorie « Personnalité la plus remarquable ». Plus important encore, il suscite de nombreuses conversions.

Face aux dérives des années 1960

Fulton Sheen retrouve la télévision entre 1961 et 1968, avec « The Fulton Sheen Program », qui reprendra la structure de « Life Is Worth Living ». Entre-temps, il aura suivi de près le concile Vatican II, assistant à toutes les sessions, où il côtoiera l’abbé Joseph Ratzinger. Plus tard, Benoît XVI se souviendra de lui comme de quelqu’un « qui nous fascinait le soir avec ses conférences ». Dans les années qui suivront, Mgr Sheen – qui fut évêque de Rochester de 1966 à 1969, avant de démissionner – dénoncera les abus de son époque, que ce soit la mauvaise traduction du missel, l’abandon de l’habit religieux traditionnel par de nombreuses communautés ou le manque de respect envers l’Eucharistie. Défenseur infatigable de la vie, Mgr Fulton Sheen regrette, selon les mots de Corentin Dugast, « la confusion semée par le clergé à son époque » sur le sujet, tandis que paraît l’encyclique Humanæ vitæ de Paul VI, en 1968. « Nous ne nous demandons plus : « Est-ce que cela plaît au Christ ? », mais plutôt : « Est-ce que cela plaît au monde ? » […] C’est l’une des raisons d’une telle instabilité au sein de l’Église aujourd’hui : le sable sur lequel nous marchons est mouvant. Nous avons abandonné le roc qu’est le Christ », déplorait-il.

Dans une neuvaine qu’il avait composée, Mgr Sheen écrivait que « brûler la chandelle par les deux bouts pour l’amour de Dieu est peut-être une folie aux yeux du monde, mais c’est un exercice chrétien fécond », ajoutant : « Il vaut mieux se consumer que rouiller. » Jusqu’à la fin de sa vie, le prélat prendra la parole pour défendre l’enseignement de l’Église. Deux mois avant sa mort, Mgr Sheen accueille Jean-Paul II aux États-Unis. Le 2 octobre 1979, dans la cathédrale Saint Patrick de New York, le pape relève le prélat américain qui s’était agenouillé, très ému, et le prend dans ses bras : « Vous avez bien écrit et bien parlé du Seigneur Jésus. Vous êtes un fils fidèle de l’Église. » Et Léon XIV a ajouté, le 1er juin 2026 : « l’archeveque Fulton Sheen a été un phare de foi, d’espoir et d’amour qui a brillé pendant des décennies à travers la radio et la télévision. […] J’ai été moi-même témoin de son évangélisation quand j’étais jeune ».

Les dernières années de sa vie, Mgr Sheen insistait sur l’importance de la dévotion de l’Heure sainte, qu’il observait fidèlement et avait contribué à diffuser aux États-Unis. Après tant d’heures passées devant le Saint-Sacrement, c’est devant lui qu’il mourra, le 9 décembre 1979, dans sa chapelle privée.   

Bienheureux Fulton J. Sheen. L’apôtre des médias, Corentin Dugast, Éditions Artège, 174 pages, août 2026, 15 €.