De Geneviève à Jeanne d’Arc, nous avons fait un bond par-dessus un essor de civilisation extraordinaire, qui va du Ve au XVe siècle. Dans La femme au temps des cathédrales, Régine Pernoud a retracé cette épopée où figurent nombre de saintes, fondatrices de congrégations ou encore mères abbesses. Au milieu de ce mouvement, nous voulons détacher la figure d’une reine qui domina son époque : Aliénor d’Aquitaine.
Celle qu’on appelle « la grand-mère de l’Europe » était d’une grande beauté : cheveux blonds, pommettes hautes, yeux bleus, sourire éclatant, taille élancée. Elle eut pour mari Louis VII, à qui elle donna deux filles. Ce mariage fut annulé pour cause de parentèle et elle épousa en secondes noces Henri Plantagenêt qui devint roi d’Angleterre. Avec lui, elle eut huit garçons, dont Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre qui firent la guerre à leur père, puis se la firent entre eux. Aliénor soutint toujours son préféré, Richard, aussi beau et courageux qu’elle. Dans ces guerres, elle fut deux fois emprisonnée, une fois par son mari, une fois par son fils. Elle repose, avec Richard, dans l’abbaye de Fontevraud.
Une profonde réforme des mœurs
Dans cette congrégation, fondée par Robert d’Arbrissel, il y avait deux ordres distincts, un masculin et un féminin mais, selon ses statuts, c’était toujours une femme, la mère abbesse, qui gouvernait. Celle-ci devait être veuve pour avoir exercé un pouvoir dans le mariage et dans l’administration des domaines. Aliénor avait doté Fontevraud de donations importantes car elle y voyait le cœur de ce qu’elle voulait donner à l’Europe, une réforme profonde des mœurs, en commençant par l’amour et le respect de la femme.
Elle protégea le courant poétique venu de la Provence qui engendra la poésie courtoise et le règne des cours d’amour. Ces cours, généralement composées de femmes, mettaient au concours des thèmes sur l’amour courtois et discernaient le prix au meilleur poème ou au meilleur discours. Ainsi, pour les chevaliers, à côté de l’épreuve du tournoi et de leur service auprès des plus pauvres, s’ajoutait le service de leur Dame, à laquelle ils devaient obéissance et respect absolus. Les romans de chevalerie exaltèrent cet idéal et les mœurs masculines furent ainsi policées.
Aliénor présida à cette renaissance qui était achevée quand elle mourut en 1204. À plus de 80 ans, elle avait traversé les Pyrénées pour aller chercher sa petite-fille Blanche de Castille, pour la donner en mariage au fils de son premier mari, Louis VII, qui sera Louis VIII le Lion et dont naîtra Louis IX, le Saint.
Monachisme féminin
On a dit que, par ses deux mariages, qui ont transporté la Guyenne et le Poitou du duché d’Aquitaine à la couronne de France, puis à celle d’Angleterre, Aliénor aurait engendré de loin la guerre de Cent Ans. Mais le bienfait qu’elle a apporté à la France et à l’Europe l’emporte sur ces hypothèses. En soutenant le développement du monachisme féminin, elle a soutenu l’essor d’une civilisation faite de foi, de délicatesse et de poésie amoureuse. Le pays d’oc lui doit le règne des troubadours qui furent ensuite un modèle pour les trouvères du pays d’oïl, qui les traduisirent dans leur œuvre poétique. On peut même lire des textes de saint Bernard de Clairvaux et de grands évêques s’adressant à des femmes consacrées dans des termes qu’utilisaient les chevaliers pour leur Dame. Il n’y a aucun doute sur la pureté de leurs sentiments et, en même temps, on y décèle une grande vénération de la sainteté féminine. Il est donc bien normal que ce siècle, le XIIe, soit représenté par une femme qui fut reine et maîtresse incontestée des cours d’amour.