Y a-t-il une vraie révolution macroniste ?

par Gérard Leclerc

lundi 10 juillet 2017

C’est le Président lui-même qui s’est donné cette perspective de révolution, un mot certes qui demande des définitions précises. Il ne s’agit sûrement pas d’une révolution à la Chavez cher à Jean-Luc Mélenchon. Le discours au Congrès de Versailles et le discours du Premier ministre à l’Assemblée nationale ont donné les contours du bouleversement attendu. Il faudra que les objectifs soient réalisés, effectués selon le mot consacré, pour qu’on puisse vraiment croire aux promesses. Mais il y a des choses qui bougent incontestablement notamment sur le terrain institutionnel. L’éditorialiste du Monde a fait à ce propos une remarque qui a retenu toute mon attention. S’il se revendique volontiers du philosophe Paul Ricœur. Emmanuel Macron pourrait tout autant invoquer la paternité de l’économiste Joseph Schumpeter. Celui-ci avait fait de l’innovation le moteur de la croissance au prix de la destruction créatrice des vieux systèmes d’organisation par de nouveaux. La phase de destruction étant largement accomplie, la phase créatrice peut désormais s’engager.

Il y a bien longtemps que j’ai lu Schumpeter mais ses remarques sur la destruction créatrice m’avaient frappé avec des objections que l’économiste formulait à son égard. Car, précisait-il, à trop vouloir détruire, le capitalisme risque non seulement d’abattre les barrières qui gênaient ses progrès mais aussi les arcs-boutants qui l’empêchaient de s’effondrer. Ou encore les vertus entrepreneuriales qui avaient permis l’essor de la société industrielle risquaient de disparaître dans un processus éradicateur qui entraînait le meilleur et le pire : le progrès matériel et la régression sociale par exemple. De ce point de vue, la révolution macronienne suscite quelques interrogations. On sait ce qu’elle a détruit : le PS et les Républicains. On peut aimer ou détester les uns et les autres, faire le procès de leur gestion passée, de leur immobilisme, mais ils constituaient des forces, se réclamaient de traditions qu’il faudra remplacer. Les troupes macronistes en auront-elles la possibilité ? Offriront-elles les gisements de talents nécessaires à la recréation ? Il faudra de toute façon faire appel à la substance de la société française, avec tout ce qui est disponible, pour engager une autre étape. La fidélité historique dont se réclame aussi le président peut aider à ce que la révolution s’effectue sans dommages notables.

Mais il faut préciser l’analyse qu’affinent de leur côté les meilleurs observateurs de la chose publique. Alain Duhamel, Éric Zemmour, parlent du pouvoir des énarques que l’on distingue aussi comme des experts ou comme des technocrates et ils rejoignent ainsi Jacques Julliard qui, dans un article remarquable du Figaro, a parlé de Macron et du retour de Saint-Simon. Saint-Simon, ce n’est pas le terrible mémorialiste du règne de Louis XIV. C’est le comte de Saint-Simon qui, au XIXe siècle, a théorisé l’avènement du pouvoir des experts. Celui qui a voulu substituer au gouvernement des hommes, l’administration des choses.

La destruction créatrice ainsi se caractériserait par la fin de la prépondérance des partis et du jeu parlementaire et l’avènement du règne des techniciens. Le gouvernement formé autour d’Édouard Philippe serait typiquement une équipe de techniciens, une équipe chargée par le président jupitérien de lancer une révolution économique et sociale, en mettant fin aux archaïsmes. Le rapprochement avec ce que fut l’entreprise gaullienne de 1958 s’impose dans cette perspective. Julliard m’a rappelé un article très ancien sur De Gaulle, héritier de la tradition des officiers saint-simoniens. C’est vrai qu’il y a des analogies intéressantes à établir entre le macronisme et le gaullisme. Elles concernent cet aspect technocratique du pouvoir se substituant à la partitocratie. Mais elle concerne également l’exercice monarchique du pouvoir. Ce qui est soustrait au Parlement classique se trouve ramassé et réordonné par un président, qui loin d’avoir renoncé au politique proprement dit, l’assume complètement, surtout dans la conduite des affaires internationales. Le Général avait un grand dessein, qui permettait à la France de jouer sa propre partie à l’encontre des empires dominants. Visiblement, Emmanuel Macron a une idée précise du rôle diplomatique de la France dans la nouvelle configuration internationale.

Messages

  • Ce texte est intéressant. Toutefois, je me suis toujours méfié du pouvoir des techniciens. Chaque fois que j’ai vu un "technicien" en situation d’élu, cela n’a pas amené de ben, de révolution et peut-être encore moins "d’évolutions". Le rôle politique est complexe et ne peut se résumer à une "technicité" de quelque niveau qu’elle soit. La politique c’est le devoir de conduire, de dire oui, mais aussi et surtout de dire non. Peut-être nos hommes politiques récents l’ont-ils oublié. Et on attend du technicien d’un domaine qu’il dise "oui" aux spécialistes de ce même domaine. Or le devoir politique c’est autant le non (peut-être même plus) que le oui. La politique , c’est gérer un entre-deux, entre la technique et l’humain, le social, quelque part l’affectif (même si c’est un affectif idéologique) et c’est ce qui fait qu’on a besoin d’un monde politique, mais attention au retour de balancier : les sachants en position de pouvoir peuvent être tentés d’imposer le choses du haut de leur "savoir". Et imposer n’est pas gouverner !

  • "Plus le singe monte haut, plus il montre son fondement"(pour rester poli !)...attendons de voir ce que ce petit Monsieur nous prépare !....il ne peut rien faire contre le Peuple, et la partie n’est pas jouée !....

  • Bonjour à tous....
    Cela fait plaisir de voir une "petite dose d’optimisme" dans ce blog que je consulte régulièrement, et qui me désespérait par son pessimisme et son "nostalgisme chronique" !!!!
    Un homme (Macron bien sûr) hors normes, bousculant les pré établis : droite-gauche , incompatibles...en principe....
    Alors que dans les associations, nous avons l’habitude de travailler avec des personnes de tout bord pour un objectif commun, au profit de la société toute entière ( je suis engagée dans Jalmalv, (jusqu’à la mort , accompagner la vie) qui accompagne les personnes en fin de vie, leur famille, etc....
    Bref, donnons sa chance à ce mouvement : qui veut dire : on bouge les lignes, et on travaille , ensemble, malgré nos différences, pour le France, pour notre pays, pour nos concitoyens....
    un peu d’optimisme que diable !!!!

  • Très juste Gérard, cette référence aux arc-boutants ou je dirais " aux couches protectrices qui permettent à la société de survivre ; Tout le problème est là et cela rejoint la réflexion stimulante de Michéa dans le " complexe d’Orphée" sur la gauche progressiste, qui détruit , non le vouloir vivre, mais la possibilité de vivre ensemble, en éradiquant toute cette part implicite et explicite de la " common decency". le tort de de Gaulle, c’est d’avoir cru que ces traditions protectrices allaient de soi , étaient implicites, Il a laissé le champs libre à la gauche culturelle ( dans l’Education Nationale) et à une droite trop d’affaires . Le résultat ,le boomerang, c’est mai 68 et nous n’avons fini d’en payer le prix. Alors un retour sur .... ou la fuite en avant de Macron ?

  • Certes, Macron a une idée précise du rôle diplomatique de la France dans la nouvelle configuration internationale.

    Cette idée n’a hélas rien à voir avec la vision gaullienne et est en décalage orthogonal avec les intérêts et le destin historique de la France.

    Le petit Macron a bien retenu les leçons de ses cours de théâtre. Il ne faut cependant pas confondre la posture avec la stature.

    Emmanuel au Congrès de Versailles, malgré les dorures et les exclamations emphatiques des gazettes et des courtisans, n’a pas grand chose de commun avec un Charles-Maurice (de T. P.) au Congrès de Vienne.

    L’un est, quelque peu pathétiquement, à la remorque de Berlin. L’autre faisait et défaisait les rois (bien plus sûrement que l’empereur n’avait pu le faire).

    Les faits ont déjà apporté quelques démentis cinglants aux prétentions un peu précipitamment annoncées par le jeune jouvenceau. Les Allemands l’ont laissé parler mais n’ont rien avalisé : cause toujours, tu nous intéresse...

    Dans le pseudo "couple franco-allemand", c’est encore la chancelière teutonne qui mène la danse !

    Pour le reste, c’est, plus que jamais, la doctrine atlantiste qui règle et encadre le corps de ballet et fixe les chorégraphies.
    Toute une armée de technocrates nouvellement promue va s’efforcer, sous la férule du premier d’entre-eux, de conduire le spectacle selon les prescriptions des commanditaires.

    Ou bien y aura-t-il une véritable révolution - souverainiste, celle-ci - pour renverser l’imposture des petits marquis de la technocratie ?

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