Violence et douleur de la pensée

par Gérard Leclerc

mardi 19 avril 2016

Est-il nécessaire de revenir sur la bronca dont a été victime Alain Finkielkraut, samedi soir, place de la République à Paris ? L’événement a été suffisamment disséqué dans toutes ses séquences, commenté, éditorialisé, pour qu’on ait envie d’ajouter ses remarques. Pourtant, il serait peut-être intéressant de prendre quelque distance pour réfléchir à l’événement comme symptôme d’un climat intellectuel. Il est très difficile, en effet, d’échapper à l’expression violente des opinions. On a beau prôner l’échange ordonné des idées, on constate vite qu’on atteint une sorte de nappe de souffrance d’où partent des cris, des invectives, des mises en cause réciproques blessantes. C’est comme si le conflit était au cœur même de toute pensée. On me dira que ça a toujours été la même chose. Il suffit de revenir au plus proche passé, pour y retrouver les mêmes caractéristiques. Les invectives à l’égard d’Albert Camus et de Raymond Aron, de la part de Sartre et de sa bande des Temps modernes, n’étaient pas tendres.

On pourrait même revenir aux querelles théologiques d’antan, et l’on verrait qu’elles n’étaient pas toujours arbitrées par les règles d’une saine disputatio. Le temps des Réformes, les Lumières, les idéologies des XIXe et XXe siècles, tout illustre la thèse que c’est la violence qui est l’accoucheuse de l’histoire et qu’elle s’origine souvent dans le conflit des représentations du monde. On a cru pourtant à un répit, à la fin du siècle précédent, lorsque quelques politologues ont pressenti la fin de l’histoire, avec l’établissement d’un régime de droit à l’échelle de la planète. Mais depuis, il y a eu une cruelle revanche de l’histoire.

Alain Finkielkraut agressé place de la République, c’est un symptôme de la souffrance et du conflit. Il y a diverses interprétations. J’en lisais une hier, selon laquelle nous subissions toujours les séquelles de l’ère coloniale, et que la blessure structurait en quelque sorte l’inconscient de notre Occident. Impossible alors d’échapper à la guerre, même dans nos démocraties policées ? J’espère que non, mais quelle sorte d’analyse clinique nous permettra-t-elle d’émerger de cette névrose ? Y a-t-il encore un peu de place pour la fraternité ?

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 19 avril 2016.

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