Une société non solidaire

par Gérard Leclerc

vendredi 18 mai 2018

Le Comité consultatif national d’éthique publie un avis sur la condition des personnes âgées dans notre pays. Le moins qu’on puisse dire est que cet avis s’inspire d’un constat alarmiste qui consonne d’ailleurs avec tout ce qu’on a entendu, ces derniers temps, sur la situation des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Parmi les caractéristiques qui ressortent d’un tel examen, on est frappé par le sentiment de solitude qui entoure les personnes au fur et à mesure qu’elles vieillissent. Ainsi parmi les personnes de plus de 75 ans, 25 % vivent seules, 50 % n’ont plus de réseau amical actif, 79 % n’ont pas ou peu de contacts avec leurs frères et sœurs, 41 % n’ont pas ou peu de contacts avec leurs enfants. N’est-ce pas une tendance obligée, dès lors que c’est l’individualisme qui est devenu la norme des sociétés contemporaines ?

Toutes les sociologies ont décrit les processus de la modernité à partir de la désagrégation des sociétés traditionnelles, dont le holisme est la règle de vie. Holisme vient d’un mot grec qui signifie le tout et s’entend donc comme un principe de primauté de l’ensemble social sur les individus qui le composent. À l’inverse, l’émancipation des individus va à l’encontre des sociétés organiques. Les anciennes solidarités, notamment celles de la famille élargie, se défont et c’est désormais la collectivité, c’est-à-dire l’État qui prend en charge, avec son appareil administratif, ce qui revenait autrefois aux communautés sociales de base. J’ai encore connu en Afrique des communautés villageoises qui avaient au moins cet avantage de bannir tout manquement à une telle solidarité.

Faut-il réinventer des formes nouvelles d’association qui ne repoussent pas aux marges de la cité la part de population vieillissante qui ne cesse d’augmenter chez nous ? Je me féliciterais pour ma part de le réaction du Comité consultatif en cause, si l’une de ses propositions ne m’inquiétait vivement : « Il n’est pas certain, lit-on dans ce texte, que certaines survies ou vies prolongées du fait de nouvelles performances médicales soient des vies heureuses. » Qu’entend le Comité par « vie heureuse » ? Quels sont pour lui les critères du bonheur ? La proposition pourrait être rassurante si elle visait les folies du transhumanisme, mais elle pourrait avoir aussi un aspect eugéniste dont il faut tout redouter.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 17 mai 2018.

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